juin 01 2009
SAM BRAUN témoigne au collège Georges Duhamel à Herblay 95
Le 19 mars 2009 les élèves de Monsieur Bertrand Bujaud , professeur d’histoire et de géographie au collège d’Herblay et membre du cern, ont rencontré Sam Braun :
1) Comment avez-vous survécu à Auschwitz, malgré les privations ?
Il est difficile de répondre simplement à cette question car chaque souvenir de cette époque est douloureux. Le sentiment de déshumanisation est certainement le plus horrible et était toujours présent.
En ce qui concerne les privations, on sait que les rations alimentaires étaient calculées de manière à permettre à un déporté, même employé dans une usine à proximité du camp, de survivre un mois et demi au plus . Nous recevions le matin 200 grammes de pain, 15 g. de margarine et une louche de pseudo-café. Une fois par semaine, le petit déjeuner était complété d’une cuillère à café de confiture et d’une tranche de (saucisse) saucisson de même couleur que le saucisson à l’ail. Le midi et le soir, le repas se composait d’un litre de soupe claire, donc peu nourrissante. Malgré ce régime trop restreint, il y a eu quelques survivants !
Je crois avoir survécu à Auschwitz en m’extrayant psychologiquement de cet enfer en me refermant sur moi-même, m’imaginant ailleurs, insensible aux maltraitances, évoquant parfois les souvenirs de ma vie d’avant, y compris les bonnes recettes de cuisine d’antan de ma mère. Cette attitude était cependant dangereuse à long terme car elle me conduisait à vivre dans un monde virtuel, à l’écart de mes camarades déportés. Je n’ai d’ailleurs pas de souvenir de gestes ou d’actes de solidarité entre déportés car j’étais trop solitaire et rêveur pour en être témoin.
2) Pouvez-vous nous expliquer les extraordinaires circonstances de votre libération ? Qu’avez-vous ressenti alors ? Détestiez-vous les Allemands ?
Je n’ai pas été libéré du camp d’Auschwitz. Avant l’arrivée des Russes, les Allemands nous ont évacués vers l’ouest au cours de ce que l’on a appelé ensuite les « marches de la mort » : 60 KM de marche dès le premier jour, puis quatre mois de marche continuelle ou de voyage en train, en étant toujours très peu nourris. Un jour, de faux S.S. nous ont faits descendre d’un train demandant aux malades de descendre. ( ; nous avions peur puis avons compris qu’il s’agissait de résistants tchécoslovaques déguisés. Nous étions libérés !) J’étais épuisé et atteint du typhus et avait décidé de mourir car je n’en pouvais plus. Mais alors que je croyais aller vers la mort c’est la vie qui m’accueillait, car ces SS étaient en fait d »s résistants tchéchoslovaques. J’étais à Prague, en Tchéchoslovaquie
(Après ma libération, j’ai été conduit à la gare de Prague en Tchécoslovaquie.) Des femmes compatissantes ont déposé sur mon brancard des bonbons, des gâteaux… que je n’ai pas mangés immédiatement. (Peu après, je me suis rendu compte qu’une infirmière s’était empressée de retirer tout cela entre temps. ) Le soir même une infirmière a pris tout ce qu’il y avait sur le brancard ! Quelle déception ! En fait cette femme venait de me sauver la vie. La consommation de denrées trop riches dans mon état aurait été catastrophique. Comme je lui en ai voulu pourtant sur le coup !
En ce qui concerne mon ressenti vis à vis des Allemands, je ne peux pas dire que je les détestais. Je distinguais assez clairement le peuple allemand et le nazisme, responsable de tant d’horreurs, de la mort de mes proches, et qu’il fallait condamner sans ambiguïté. D’ailleurs je me souviens avoir vu des prisonniers allemands durant ma convalescence à Prague. Ils étaient occupés à évacuer des décombres. Reconnaissant à mon allure et ma maigreur un rescapé de déportation, (un) le gardien tchécoslovaque a cru me satisfaire en se mettant à brutaliser les prisonniers. Je n’ai éprouvé nul plaisir revanchard, au contraire. J’ai pris alors conscience de mon absence de haine à l’égard de l’Allemagne. Ce qui ne veut pas dire que je me montre clément face aux horreurs nazies.
3) Comment avez-vous reconstruit votre vie après la déportation ?
Après ma convalescence en Tchécoslovaquie, je suis revenu en France et y ai retrouvé ma grande sœur et mon grand frère. J’ai vécu avec eux. Tous les autres membres de ma famille sont morts en déportation.
Reconstruire ma vie m’a été difficile durant plusieurs années. D’une part, juif de par mes origines mais athée par tradition familiale, je n’étais pas au clair avec mon identité juive immédiatement après mon retour de déportation. J’ai cherché ma voie quelque temps avec difficulté, traversant une période d’alcoolisme dont je ne suis sorti qu’au bout d’une année. Je me suis ensuite marié. J’ai souhaité entamer des études de médecine, ce qui n’était pas facile du fait de l’interruption de ma scolarité durant la guerre et la déportation. J’ai tout de même réussi à obtenir mes diplômes et ai exercé ce métier avec passion.
4) Pourquoi ne pas avoir fait retirer votre tatouage de déporté ?
J’ai conservé le numéro de déporté qui avait été tatoué sur mon bras (mesure imposée quasi exclusivement aux Juifs par les nazis lors de leur arrivée dans les camps). Néanmoins j’ai eu la tentation de l’enlever. A mon retour de déportation celui-ci me gênait, me faisait honte. Je portais toujours des chemises à manches longues même par grande chaleur. Durant mes études de médecine j’ai décidé de le faire retirer. J’ai donc pris rendez-vous chez le chirurgien pour cela. Et puis j’y ai renoncé au dernier moment. J’avais un camarade étudiant en médecine comme moi qui venait des Etats-Unis. Victime de la politique des quotas d’inscription à l’encontre des étudiants noirs, il n’avait pu poursuivre ses études dans son pays et était donc venu chez nous. J’ai réalisé (qu’il ne saurait envisager de dissimuler) que lui ne pouvait pas cacher sa couleur noire et la discrimination qui s’y rattachait. Pourquoi alors devais-je dissimuler mon identité juive et mes souffrances passées ?
5) A quel moment avez-vous pris la décision de transmettre votre témoignage ?
(Je pensais pouvoir et devoir témoigner de ce que je savais de la déportation et de ce que j’avais vu et vécu). Je me suis vite rendu compte ( pourtant ) que les gens avaient énormément de mal à croire ou à s’intéresser aux récits des rescapés immédiatement après la guerre. Je me suis tu, n’ai parlé ni à ma femme, ni à mes enfants. Finalement ce sont mes petits enfants qui ont bénéficié de mon témoignage et à qui j’ai offert un exemplaire de mes mémoires. Et ce silence a duré quarante ans jusqu’au moment où une de mes amies professeur d’histoire dans un grand lycée parisien m’a demandé de venir témoigner devant ses élèves de Terminale.
6) Quel effet cela vous fait-il de revenir visiter le camp ?
La visite d’Auschwitz n’est devenue réellement possible qu’à partir des années 90, une fois le rideau de fer tombé et le communisme disparu à l’est. En 1995, la décision du voyage a été prise en quelques jours et nous sommes partis, (certains) trois de mes enfants, ma femme et moi-même. Je souhaitais revoir le lieu où étaient morts mes parents et ma petite sœur. J’ai éprouvé deux émotions très fortes. L’une en passant sous la cynique inscription à l’entrée du camp « Arbeit macht frei » (« le travail rend libre »), j’ai éclaté en sanglot, moi qui n’avais pas versé une larme durant toute ma déportation. J’ai été également bouleversé devant les vitrines exposant les cheveux, (les dents,) les lunettes et les chaussures ( ou les poupées), toutes ces choses dont les déportés ont été dépouillés.
Suggestions : ajouter une photo légendée du collège G° Duhamel, avec les trois lauréates de cette année.
le blog ou site de Sam Braun
Pièces annexes :
PREPARATION DE LA RENCONTRE DES ELEVES DE GEORGES DUHAMEL AVEC SAM BRAUN. LE JEUDI 19 MARS 2009
Biographie établie d’après :
Sam BRAUN. Entretien avec Stéphane GUINOISEAU
Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu.
Albin Michel, 2008
Mars 1942 – Août 1944 : 76 000 juifs déportés de la France, moins de 2 600 reviennent des camps
1920 : Mariage des parents de Sam Braun,
Faivel (dit Félix), père d’origine polonaise ; Malka (dite Pauline), mère d’origine russe
Naturalisés tous les deux ensemble en 1924
1927 : Naissance de Sam Braun à Paris
1937 / 1938 : La famille Braun quitte Paris pour Clermont-Ferrand
N’est pas au courant des rafles d’Août 1942. Il apprend néanmoins l’arrestation d’étudiants de la faculté de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand.
Il n’a pas vraiment alors de crainte vis-à-vis du régime de Vichy. Il ne ressent pas spécialement d’hostilité à l’encontre au lycée Blaise-Pascal. (« Jamais je n’ai ressenti le moindre antisémitisme, non, jamais » [p.42]
Elèves recevant des bonbons après avoir chanté Maréchal nous voilà
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11 novembre 1943 : Sam Braun, en compagnie de lycéens de Clermont-Ferrand et d’étudiants de la faculté de Strasbourg, manifeste place de Jaude
Ils font le tour de la place avec deux bâtons et tapant par terre, tout en marchant [p.43]
2 bâtons = 2 gaules = De Gaulle
12 Novembre 1943 : Arrestation de Sam Braun, de sa sœur Monique (11 ans) et de ses parents par 5/ 6 Miliciens « tous habillés de la même façon, avec un grand manteau et un chapeau » [p.44]
Les Miliciens laissent seule dans l’appartement la grand-mère de Sam Braun. Grabataire, « elle y est probablement morte dans la solitude et l’abandon, car ils ont ensuite posé des scellés sur la porte. » [p.45]
La famille est conduite à Drancy
7 décembre 1943 : Départ pour Auschwitz (convoi n°64)
Conditions de voyage éprouvantes (« Au début, on ne pouvait pas s’asseoir tellement nous étions nombreux, serrés les uns contre les autres, tassés comme des bêtes. Puis, très vite, dès les premières heures, peut-être parce qu’une partie des gens présents dans ce wagon étaient assez âgés, il y a eu des morts » [p.62]
« Avant d’être dans ce wagon à bestiaux, je n’avais pas vu de gens mourir. La mort était un sujet tabou, on la cachait aux enfants. […] Ca fait un drôle d’effet de voir pour la première fois des gens mourir, des êtres humains qui peu de temps avant respiraient, geignaient et même pleuraient. » [p.62]
« Mes parents, malgré cette ambiance mortifère, tentaient de nous distraire, ma petite sœur et moi. Ils essayaient de nous amuser pour que le temps passe plus vite, pour qu’on ne pense pas trop aux morts, qu’on oublie quelques instants nos effroyables conditions d’existence, pour qu’on ne pense pas à ce qui nous attendait.
Je crois qu’eux-mêmes n’imaginaient pas ce qui allait suivre. » [p.63]
décembre 1943 : Arrivée à Auschwitz (« Avec le froid, une explosion de cris qui, comme des aboiements de chiens, me poursuivent toujours. ‘’Schnell, raus, schnell’’, tout cela avec des coups car il fallait sortir du wagon le plus vite possible pour que le train puisse repartir rapidement chercher une nouvelle cargaison de martyrs ! » [p.66]
Sam Braun est transféré à Auschwitz III, Buna-Monowitz, après une « sélection ». L’avant-bras gauche est tatoué avec un numéro à 6 chiffres (167472).
Construction d’une usine d’IG Farben pour fabriquer du caoutchouc synthétique (Buna en allemand).
Primo Levi (non rencontré par Sam Braun) était également « à la Buna »
<!–[if !supportLists]–>Ø <!–[endif]–>Travail physique au commando 55, lever à 4 ou 5 heures en fonction des saisons.
18 janvier – début mai 1945 : « marche de la mort »
Sam Braun quitte Buna-Monowitz sans rien. C’est le début d’un long périple.
De faux SS demandent aux malades de descendre du train. Persuadé qu’il va mourir, à bout de force, Sam Braun se résigne à descendre. Il est en fait libéré par des Résistants tchécoslovaques. Il pense que les autres prisonniers restés dans le train sont morts.
Juillet 1945 : Sam Braun revient en France par un avion sanitaire de l’armée française, avec un petit nombre de rapatriés depuis Prague
Sam Braun subit un interrogatoire par le deuxième bureau français, puis est conduit au Lutetia
Sam Braun finit par retrouver son frère et sa sœur
Il rentre fêter son retour à Clermont, boit un porto et tombe inconscient (il avait perdu 15 kilos dans les camps)
Sam Braun passe le baccalauréat et devient médecin
Années 1970 – 1980 : Sam Braun décide de témoigner
1995 : Retour à Aushwitz, accompagné de son épouse et trois de ses quatre enfants
2000 : Visite en Pologne de Sam Braun en tant que Président d’une association française luttant contre tous les extrémismes « Cercle mémoire et Vigilance »
Recherche du cimetière juif des ancêtres de Sam Braun
2004 – 2005 : Lors de cette année scolaire, Sam Braun témoigne devant cinq mille sept cents enfants
19 Mars 2009 : Sam Braun témoigne devant les élèves de 3e du collège Georges Duhamel
Exemples de question pouvant être posées à Sam BRAUN
Ressentiez-vous l’antisémitisme au lycée durant la guerre ?
Pour quelles raisons avez-vous été arrêté en novembre 1943 ?
Comment avez-vous survécu à Auschwitz, malgré les privations ?
Y a-t-il eu des Allemands vous ayant laissé une bonne impression, malgré l’enfer ?
Durant la « marche de la mort » [p128]
Comment avez-vous tenu 4 mois durant la « marche de la mort » alors que vous n’aviez rien emporté avec vous ?
Pouvez-vous nous expliquer les extraordinaires circonstances de votre libération ? Pourquoi la considérez-vous comme « romanesque » ?
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Pourquoi avez-vous été quelque peu déçu par votre retour en France ?
Pour quelle raison avez-vous gardé des chemises aux manches longues même lors d’étés caniculaires, bien après la guerre ?
A quel moment avez-vous pris la décision de transmettre votre témoignage ?
Comment faire le deuil des proches disparus à Auschwitz ?
INTERVIEW DE SAM BRAUN REALISE PAR LES ELEVES DE 3° DU COLLEGE GEORGES DUHAMEL A HERBLAY
LE 19 MARS 2009
Comment avez-vous survécu à Auschwitz, malgré les privations ?
Qu’avez-vous ressenti lors de la Libération ? Détestiez-vous les Allemands alors ? Pouvez-vous nous expliquer les extraordinaires circonstances de votre libération ? Pourquoi la considérez-vous comme « romanesque » ?
Pourquoi ne pas avoir fait retirer votre tatouage de déporté ? Pour quelle raison avez-vous gardé des chemises à manches longues même lors d’étés caniculaires, bien après la guerre ?
Pourquoi n’avez-vous pas parlé à vos enfants de votre déportation ? A quel moment avez-vous pris la décision de transmettre votre témoignage ?
Quel effet cela vous fait-il de revenir visiter le camp ?