juil 24 2010

Robert Le Nevez

C’est en très jeune homme, mécanicien de son état, que Robert Le Nevez commence à s’impliquer, au maquis de Saint-Clair, dans l’un des réseaux que son père André, un garagiste automobile, a constitué à partir de 1942 et qu’il dirige  depuis Cesny-Bois-Halbout .

Robert est vif, voire fougueux, il a de nombreux copains, avec qui il plaisante et chahute. Il aime la vie en plein air. Ce n’est pas de chance pour les  occupants qu’il déteste cordialement..

L’activité de Robert est surtout liée aux parachutages : poses de balises-radio, récupération d’armes, réception de parachutages de matériel, assistance aux aviateurs alliés en détresse et aux parachutistes en mission. Mais on peut penser que Robert a aussi effectué quantité de petites missions de liaison.

Un des actes les plus marquants de sa « carrière »  est le dynamitage de la voie ferrée de la ligne Caen – Flers, le matin du 6 juin 1944,  au passage à niveau de Grimbosq , village situé dans la Campagne de Caen. Cette action décisive, planifiée à Londres,  était destinée à perturber au maximum les défenses allemandes lors du Débarquement. La ligne, disposant du seul pont ferroviaire resté intact, était essentielle pour l’acheminement des renforts et des armements allemands vers les plages. Avec quatre camarades volontaires, Robert Le Nevez réussit à faire sauter 50 m de voie, un exploit.

Le  maquis de Saint-Clair  fut démantelé le 8 juillet 1944.

Robert Le Nevez fut alors durement affronté pendant deux mois  à toutes les horreurs de la bataille de Normandie et de la débâcle allemande : destructions, combats de toutes sortes…

La personnalité de Robert Le Nevez est marquée par le courage physique et mental et par la certitude de la nécessité de  l’engagement. A aucun moment, il n’a eu de doute sur l’obligation d’agir contre un occupant, d’abord considéré comme un intrus, ensuite comme l’agent d’une incroyable barbarie.

Son témoignage  démontre la vigueur intacte de ses convictions.

F Carcassone, adhérent du cern

Pourquoi devenir résistant ?

Pourquoi résister ? Mais simplement pour résister !! Mon père y était déjà, j’ai suivi automatiquement. On en avait assez des allemands qui comptaient double ! Et puis, les parachutages, tout ça nous excitait ; pas d’autres raisons ! Certains se sont faits collabos…nous, avec les copains, et Philippe Durel,  on était CONTRE, un point c’est tout ! On a cherché le contact,  et voilà on s’y est mis.

Comment a réagi votre famille  ?

Mon père était  déjà résistant, mon engagement était  normal pour mes parents.

Les camarades qui venaient manger à la maison étaient  des gens sûrs, sélectionnés. Il fallait être prudents, car il y en avait aussi beaucoup d’autres qui voulaient aller s’enrouer la voix  avec les SS,  et qui nous auraient bien fait arrêter.  On a eu de la chance.

Mon père a quand même dû partir se faire oublier  à Paris pendant un mois.

Avec André Héricy , on a continué le travail en douceur.

Et n’aviez-vous pas  peur de la mort ?

On n’y a jamais pensé, heureusement, sauf plus tard peut-être quand des camarades ont été pris et fusillés. Il a fallu décrocher un moment par sécurité. Et puis on est revenus ; on était jeunes, dans l’action : on réceptionnait les parachutages, on faisait sauter des voies, etc.  Non, je n’ai jamais vraiment eu peur.

On y allait sans réfléchir , parce qu’il fallait le faire. Si on avait réfléchi, on ne l’aurait jamais fait.

Pourtant vous risquiez votre vie chaque jour , vous étiez surveillés…

Oui, on la risquait , sans y penser . Il faut voir qu’on vivait au quotidien avec les allemands. Ils avaient réquisitionné le garage où mon père était mécanicien à Cesny- Bois- Halbout. Moi-même, j’y étais embauché, et pour les allemands , je faisais des réparations oui, mais  c’était plutôt du sabotage…

Le STO m’a convoqué pour aller travailler en Allemagne. Je n’ai pas bougé. A la deuxième lettre, je suis parti vers Falaise pour travailler à des tranchées anti-chars ; sans beaucoup de zèle ! A la troisième lettre, avec quatre copains,on a décidé de se  planquer en se faisant embaucher au château de Bénouville, la maternité. On y a été tranquilles un moment , on était peinards et même veinards  au milieu de toutes ces femmes ; je m’occupais du garage, un autre du jardin, les trois autres du chauffage . Comme les allemands étaient là tout autour, la directrice avait fait placer au portail un écriteau du genre : »DANGER ! SECTEUR CONTAGIEUX ! « . On en a eu de la chance ! Un bon souvenir : quand on a entendu au poste la libération de l’Italie, on était au réfectoire, on s’est levés et on a cassé les carreaux !  et puis il a fallu  partir de là avant qu’on nous retrouve…

Si vous aviez dû travailler au cœur de l’organisation nazie par exemple à la gestapo à Paris,  vous auriez réagi comment ?

J’aurais  trouvé des échappatoires, j’aurais  travaillé le moins possible pour eux. Il y avait de telles menaces, les camps de concentration, etc. Regardez Papon , il a bien fallu qu’il travaille pour eux…Nous , à la campagne, on était assez libres , on pouvait se cacher . La Gestapo à Paris, ça devait être terrible, on torturait les gens …

Quel a été votre souvenir le plus marquant de cette période ?

C’est quand on a fait sauter la voie à Grimbosq  . Il fallait quand même être gonflés !  Les boches étaient à trois cents mètres, on était masqués par le virage, on a vite descendu le ravin, collé le plastic aux rails , tout a sauté, on est remonté, on a filé à travers bois.

On est restés dans la forêt toute la journée. On entendait les cris des boches qui nous cherchaient. On entendait aussi les bombardements sur les plages, les obus, ça nous regonflait un petit peu. Mais quand on a dû sortir des bois, on n’était plus très bien cachés par les haies, certains camarades se sont fait prendre, ils les ont  exécutés sur place.

Je suis resté à peu près tranquille dans ma famille en ayant l’air de faire marcher un peu le garage ; on craignait d’avoir été repérés pendant notre absence . C’était la débâcle pour les boches, les derniers qui passaient ne rigolaient pas.

Et j’ai un autre souvenir de l’été 44 :

Des SS entrent dans notre maison, ils avisent un pot-au-feu en haut d’une étagère. Je leur saisis la main, ils m’ont carrément pointé le revolver dans le ventre. Je n’ai pas insisté, la marmite est partie.

Les boches  étaient devenus fous, ils évacuaient à tout prix, entassés dans des voitures à trois roues ; il ne fallait pas leur barrer la route, même les SS ils leur auraient passé sur le corps ! Ces souvenirs-là …

Est-ce que vous ressentiez de la haine pour les Allemands ?

Pendant l’Occupation, ils nous tenaient, on avait la haine ; c’est ce qui nous a poussé à résister. Aujourd’hui, il faut se calmer, mais ce n’est pas possible de pardonner. Il faut se souvenir de ce qui s’est passé à Oradour-sur-Glane, le massacre des enfants, et même des bébés. Et les camps !  ce n’est pas pardonnable.

Et encore à notre époque, il y en a qui voudraient remettre ça, et même en Allemagne ; ils ne sont pas nombreux, heureusement ; je ne me vois pas  descendre et remonter des ravins à mon âge.

Quant à mettre le pied en Allemagne, pas question  ; je veux bien que des allemands viennent en France, mais alors qu’ils ne soient pas trop nombreux…

Avez-vous connu quand même quelques bons moments ?

Oui, par exemple, quand on a fait sauter la voie et que les boches sont partis, on a rigolé, on s’est mis à tirer dans les pommiers, on était quand même inconscients ! Une autre fois, c’est quand on a appris qu’on était libérés : on a fait une petite fête, on a bu un peu, ça nous a soulagés .

A cette époque-là, on ne dormait pas beaucoup, on vivait dans la nature, il faisait beau. Des fermiers amis nous amenait des cochons à griller,  des lapins, le boulanger nous apportait un peu de pain. C’était des petites fêtes où on oubliait nos malheurs.

Si vous deviez résumer l’année 1944 en un mot, qu’est-ce que diriez ?

Après le débarquement, c’était le bonheur, tout le monde faisait la fête. Il faut bien se rappeler tout ça aussi.

Que devraient faire les jeunes de maintenant ?

Bien sûr , «  résister », mais tout dépend des rapports de forces. C’est difficile de faire la leçon, nous,  nous avons réagi spontanément.

Et le renouveau actuel de groupuscules nazis ?

Ce sont des fumiers . S’il fallait recommencer et que j’étais jeune, je leur tirerais dedans . Tout de même, il faut imaginer les saloperies ! Qu’ils aient tué un charpentier ou un bourgeois, peu importe ; ce qu’ils ont fait n’a pas de nom ! et malgré ça, il y en a encore qui voudraient recommencer !

Et le futur ?

Mais dans l’avenir , ça ira mieux, grâce à la jeunesse allemande, qui a pris conscience, qui ne veut plus du nazisme. On envoyait des français en Allemagne, eh bien , maintenant , ce sont eux qui viennent chez nous, c’est quand même mieux comme ça ! Pourvu que ça dure !

Pas de réponse

Répondre à ce post