juil 23 2010

Paul Marion

L’homme que nous avons devant nous est grand, d’apparence robuste mais son visage est strié des rides de la vieillesse. Son âge doit tourner autour des soixante quinze ans. Quelque chose m’a frappée dans son regard, comme si ses yeux en avaient trop vu. Sa voix a peu de volume. Il parle bas et doucement. On devine aisément qu’il a enduré la souffrance mais il est empreint de beaucoup de volonté et homme d’une grande modestie, ce que nous allons découvrir au fur et à mesure de notre échange.

Débuts dans la vie  :

Le jeune Paul Marion, originaire du Calvados, né en 1920,  faisait des études de mécanique à Lyon quand la guerre éclata. Il avait déjà le projet de s’engager dans l’armée comme mécanicien de l’armée de l’air. Aussi fut-il volontaire pour servir toute la durée de la guerre. Son conseil de révision se déroule le jour de la déclaration de guerre. Enrôlé dans l’armée de l’air, il fut affecté au nouvel aéroport d’Air France à Blagnac, près de Toulouse, avant d’être transféré au centre-école d’aviation de Rochefort.

Son état d’esprit dans les années 30 :

Son esprit s’est ouvert à la conscience politique lors de la prise de pouvoir d’Hitler en 1933. M. Marion père était un ancien combattant ayant participé à toutes les grandes batailles : la Marne, Verdun ; cet homme en avait conservé un grand ressentiment pour l’Allemagne. La nazification du pays, les sentiments supposés revanchards d’Hitler entretenaient la famille Marion dans un état d’esprit belliqueux. On est pessimiste en apprenant la création des camps de concentration, on voit venir la guerre après les accords de Munich, on s’inquiète de l’annexion du territoire des Sudètes, de celle de l’Autriche.

La « drôle de guerre » :

Paul demeure à Rochefort , puis il obtient son brevet de mécanicien supérieur à l’Ecole centrale lyonnaise pour l’Industrie et le Commerce . On est exactement  le 10 mai 1940, jour de l’invasion de la Belgique.

Paul voit dans cette période une guerre d’escarmouches , dont il n’a pas grand-chose à dire.

La débâcle :

Il insiste sur le sentiment d’impuissance qui a saisi le pays et l’armée au moment du déferlement des allemands à l’armement colossal . Il est évacué dans des wagons à bestiaux avec les autres élèves du centre-école à destination de l’Afrique du Nord. Il ne parvient pas jusque-là , mais après un détour par le sud-ouest, aboutit à Rivesaltes dans les Pyrénées-Orientales, au camp militaire Joffre, en attendant un hypothétique embarquement et une reprise des opérations militaires en Afrique.

L’armistice et ses suites :

Mais le nouveau Président du conseil, le maréchal Pétain a demandé l’armistice. Cet accord est vécu par lui, comme par ceux de sa génération pense-t-il, d’une façon ambivalente : d’un côté, il fait confiance au grand homme, le vainqueur de Verdun, et ne pense pas que celui-ci a capitulé devant les allemands, et veut collaborer avec eux ; cette idée lui répugne d’autant plus que les anglais , de leur côté, poursuivent le combat … Il estime que Pétain joue un double jeu.. L’appel du 18 juin ébranle ses rassurements, ainsi que le partage de la France en deux zones et la perte de l’Alsace et de la Lorraine annexées. Plusieurs mois s’écoulent dans cet embarras et le rôle de Pétain devient de plus en plus troublant  dans son esprit.

Dans le camp de Rivesaltes, désarmé , mais toujours sous l’uniforme, il ne trouve rien à faire, sauf des promenades dans les montagnes des Fenouillèdes. Les hommes se sentent humiliés et personne ne se voit un avenir.

Le groupe est ensuite transféré, toujours en wagons à bestiaux, à la  base aérienne 115 d’Orange-Caritat, site désarmé et encombré de carcasses d’avions. On aide les habitants aux vendanges. Puis le contingent est transféré à Grenoble ; on retire aux hommes leurs insignes militaires et tous signes d’identification ( boutons, galons ,…).

Jeunesse et Montagne :

Le groupe est intégré dans le mouvement qui vient d’être légalement créé  et baptisé Jeunesse et Montagne, dont l’objectif est de conserver une activité aux cadres et aux engagés volontaires de l’armée de l’Air. Paul Marion trouve du réconfort dans ce mouvement qui lui rend la perspective d’être utile à quelque chose.

On répartit les hommes en montagne par groupes de 25 dans des camps  constitués de fermes et de maisons réquisitionnées. L’objectif est de les endurcir moralement et physiquement, en sous-main des forces d’occupation et dans le dessein occulte de reprendre le combat contre elles après s’être réarmés.

Les activités sont : des coupes de bois, de la marche à pied, de l’escalade, du ski alpestre. On développe : l’esprit d’équipe et les capacités d’autonomie. Ces conditions de vie en pleine nature, à l’écart des civils, dans un environnement malgré tout solidaire , sont exaltantes.

Un an s’écoule pendant lequel surviennent des désillusions, des doutes et des inquiétudes nouvelles : pas de réarmement,  interrogations sur le sens du  mouvement : les officiers qui ont créé Jeunesse et Montagne ont des liens avec les secrétaires d’Etat à la défense et à la famille à Vichy. L’entrevue de Montoire  a provoqué un choc, et la désillusion combinée à l’état d’esprit de résistance insufflé par le mouvement a fait basculer Paul Marion dans le camp des gaullistes. D’autre part Paul forme des craintes pour sa mère devenue veuve et

demeurant en zone occupée, et il prend la décision de rentrer en Normandie  à l’automne 41.

Le retour en zone occupée :

Paul découvre les aspects pénibles de l’Occupation : arrogance humiliante des soldats, les passe-droit qui leur sont accordés ( coupe-file  chez les commerçants..), les couvre-feux, les arrestations arbitraires. Les gens  lui paraissent prêts pour la collaboration, toujours subjugués par le  prestige de Pétain. Paul découvre aussi la Gestapo et les jeunes français qui s’y sont engagés.  Il recherche en vain des moyens d’entrer en résistance.

Paul Marion a trouvé du travail, mais , ayant plus de 20 ans, il tombe sous le coup de la loi du travail obligatoire en Allemagne. Il démissionne de son emploi et avec un camarade gagne la Creuse pour travailler dans une ferme chez des amis de la famille.

L’entrée au maquis de Creuse  :

Paul au bout de deux mois fait connaissance de jeunes maquisards et les suit, seul ;  son camarade préfére rester à la ferme. Au départ, son dessein secret est de transiter par la Creuse, puis de gagner l’Angleterre via l’Espagne.Il va rencontrer dans les maquisards un groupe sympathique, formé principalement de personnes voulant échapper au STO et de communistes ; tous les milieux sociaux , toutes les cultures, sont représentés. Il est enrôlé, après qu’on a fait une enquête approfondie sur lui , auprès des fermiers amis qui attestent de sa sincérité et de la force de ses convictions résistantes. Il lui faut cependant faire ses preuves par l’action, encadré par le chef du maquis.

Le groupe transite lentement vers la Dordogne, de relais en relais.

L’action dans les maquis  de Dordogne :

Les maquis menaient diverses opérations commandos : faire exploser des trains, entre autres. En effet, les maquis recelaient beaucoup d’explosifs et faisaient sauter les trains qui convoyaient armes et ravitaillement pour les Allemands. Monsieur Marion ajouta qu’après son arrestation, le maquis continua encore ses activités et eut une grande part de responsabilités dans le bon déroulement du Débarquement de Normandie. Les maquis du Périgord étaient établis dans une région très rocheuse. Pour éviter des embuscades et des échanges de tirs supérieurs à deux minutes face à des Allemands expérimentés, les terrains du Périgord se révélèrent excellents. Mais le choix du terrain ne dépendait pas uniquement du relief du pays, mais également de l’état d’esprit des paysans environnants. Ces derniers aidaient et ravitaillaient le maquis. Il fallait s’assurer qu’ils n’étaient pas des collaborateurs. Pour cela, l’installation d’un maquis exigeait une sérieuse enquête préalable. De plus, chaque maquis devait être extrêmement gardé, surtout la nuit, car les Allemands procédaient par attaques nocturnes. Paul se spécialise dans les attaques de trains de marchandises allemands : mitraillages, dynamitages. Ces actions sont soumises à un protocole strict pour ne pas tuer de civils français : vidage des wagons , etc. Seules les parties motrices sont détruites, afin de sauvegarder quelque matériel roulant pour le jour du Débarquement. Des transformateurs d’usines sont détruits également, afin d’éviter leur bombardement.

Paul est aussi responsable d’un terrain de parachutage et de la réception du matériel utile.

Il se méfie des infiltrés, trouve des alliés chez des gendarmes qui fournissent des renseignements sur les convois.

Arrestation par la Gestapo en février 1944 :

En tant que responsable remplaçant régional, Paul  doit se rendre à Bergerac par le train avec son chef. Celui-ci n’arrive pas au point de rendez-vous , ni le lendemain. Paul apprend par une intermédiaire que le chef a été arrêté. Avec un autre responsable, il repart vers les maquis pour informer .  Après une rude sélection, il entra dans le maquis, d’abord dans la Creuse, puis en Dordogne. Le 22 février 1944, vers le début de l’après-midi, il marchait avec un camarade sur le bord de la route. Ils n’avaient pas d’armes sur eux, hormis une boîte de cartouches de revolver. Ils virent arriver une traction avant, la voiture des maquisards (voiture fort utile car elle était assez basse et tenait bien la route). Ils pensèrent une fraction de seconde qu’elle appartenait à leurs camarades, mais ce fut des Allemands qui sortirent de la voiture, mitraillettes aux poings. Ils les fouillèrent, mais sans succès : ils ne trouvèrent pas la boîte de cartouches. L’ami de Monsieur Marion, par instinct ou par peur, mit sa main dans sa poche. Des Allemands, qui avaient surpris le geste, crurent qu’il allait sortir une arme et crièrent. Les gens de la Gestapo renouvelèrent leur inspection et cette fois trouvèrent la boîte de cartouches. Ils furent embarqués. Ils eurent juste le temps de se dire l’un à l’autre ces dernières paroles : « On ne se connaît pas »…

Et, lorsqu’ils passèrent à l’interrogatoire, ils déclarèrent qu’ils ne s’étaient jamais vus. Monsieur Marion raconta qu’ils s’étaient rencontrés sur la route et avaient continué le chemin ensemble. Son camarade déclara qu’il avait trouvé la boîte de cartouches dans le fossé. Tout semblait passer assez bien : « II y a des moments où la chance ne nous quitte pas », tient à préciser Monsieur Marion.

Puis, il fut d’abord interné dans la prison de Périgueux où il a subi d’autres interrogatoires, confronté avec des camarades de maquis, qu’il nia connaître et réciproquement. Son identité de maquisard n’est pas avérée. Ensuite, il fut emprisonné à Limoges, lieu où les Allemands fusillaient régulièrement des prisonniers. Un jour, il fut appelé à rejoindre vingt-cinq otages dans le hall. Il fit mine de prendre ses affaires, mais l’officier lui dit que ce n’était pas nécessaire. Il comprit immédiatement qu’il était destiné à être fusillé. Arrivé dans le hall, les gens de la Gestapo l’observèrent, perplexes. Ils comptèrent, recomptèrent. Puis, un des Allemands dit à Monsieur Marion : « Remonte dans ta cellule ! ». En effet, il y avait une personne de trop et c’était lui ! « Toujours la chance », ajoute-t-il encore une fois. Pour les autres, ce fut l’exécution à Saint-Pierre-de-Chignac en Dordogne… Quelques jours après, l’officier allemand repassa dans les cellules. Cette fois, tous les prisonniers reçurent consigne de prendre leurs affaires, c’était le 28 Mars 1944.

Pour Monsieur Marion, le voyage au bout de l’enfer débutait. Cette phase de la vie de Monsieur Marion s’acheva pour faire place au chapitre le plus pénible de sa vie : sa déportation à l’âge de vingt trois ans…

Les prisonniers montèrent tout d’abord dans un train de voyageurs, assez confortable, à destination de Compiègne- Royallieu, gardés par des membres français de la Gestapo.Un voyage de 6 jours rendu pénible par le manque de nourriture.

La déportation à Mauthausen, 6 avril 1944 :

De Compiègne, ils furent envoyés à Mauthausen dans des conditions infernales : cent cinquante personnes entassées dans des wagons à bestiaux ! Les colis de nourriture de la Croix-Rouge ont été confisqués avant le départ. A Metz, ils furent déshabillés, et aussi nus qu’à leur naissance, leurs vêtements entassés dans un wagon, ils poursuivirent un voyage de trois jours et deux nuits sans manger, sans  boire, sans dormir, debout, au milieu des hurlements . Les gens étaient paniqués. Il fallait faire ses besoins dans un bidon unique de 50 l  pour 150 personnes entassées. .Ce voyage fut le plus mauvais souvenir que Paul Marion eut de la déportation.

Sur le quai de Mauthausen, ils furent rhabillés sans tenir compte de la taille des vêtements. Ensuite, ce fut la lente procession des désillusions qui commença lors de la marche des cinq kilomètres vers le camp de Mauthausen : coups à la tête avec des boudins de sable, morsures des chiens féroces, aboiements des SS . La marche doit être rapide, les retardataires sont exécutés immédiatement « Là, nous avons compris que nous vivions encore d’illusions dans le camp de Compiègne. Nous pensions que nous allions revenir dans des camps plus humains où on ne serait quand même pas traités comme des animaux. [...] On ne s’imaginait pas du tout ce qu’était un camp de concentration », dit Monsieur Marion d’une voix désormais voilée. Mauthausen était une véritable forteresse, créée en 1938 pour punir les anti-nazis autrichiens. Entassés dans la cour du théâtre de leur souffrance et crevant de soif, les prisonniers furent re-deshabillés, rasés totalement et envoyés sous des douches : « Quand nous sommes arrivés sous la douche, la première chose que nous avons faite, était de boire, de boire… l’eau de la douche qui était chaude. Dans les camps, (c’était le grand jeu des Allemands), l’eau était une fois chaude, une fois glaciale, en alternance. Après la douche, les déportés ont été désinfectés  au grésil, ce qui est très douloureux. Ils ont ensuite été coiffés de façon spéciale, avec des traits sur le crâne, pour prévenir les évasions ; et dotés de vêtements à rayures grises et bleues.

C’était le 8 Avril 1944. A cette époque-là, en Autriche, il fait encore très froid. »

C’était l’introduction au roman sadique des SS. Ensuite, Monsieur Marion et ses compagnons d’infortune furent envoyés dans des baraquements. Ils étaient malades, oppressés, et passèrent la première des nuits les plus douloureuses de leurs vies.

A quatre heures du matin, ils furent réveillés et reçurent un ersatz de café et un bout de pain en guise de petit déjeuner.

C’était la vie des blocs de quarantaine. Pendant une quinzaine de jours, ils vécurent ainsi.

Le travail forcé à la carrière de pierre :

Puis ils furent répartis dans quarante commandos, dont celui de Melk, à quatre-vingt kilomètres de Mauthausen, au bord du Danube, où Monsieur Marion fut envoyé. Ils y apprirent à manoeuvrer en allemand. Ils avaient touché leur tristement célèbre tenue rayée… Au bout de trois jours, ils furent affectés au travail de creusement d’une usine souterraine. 186 marches à descendre, en portant une pierre de 15 à 20 kg, parfois frappés , tombant et blessant d’autres détenus par la chute de la pierre. Ils n’évacuèrent cette usine qu’un an plus tard. Pendant tout ce temps, ils creusaient, creusaient, à raison de douze heures par jour. La nourriture faite de soupes, de choux et de betteraves , d’ersatz de café, de pain noir et de margarine, d’une valeur de 750 à 800 calories/jour , qui, rapportée à ce travail herculéen, ne fournissait pas le minimum dont ils avaient besoin . A ce régime, il y avait environ chaque jour quatre-vingt morts. Le soir, ils assistaient aux tortures de leurs camarades qui avaient eu le malheur de s’assoupir durant la journée. Les souffrances et les tortures étaient telles que l’hécatombe était immense.

Il y avait des exécutions de personnes épuisées ayant manqué à l’appel, des morts de malades de dysentrie ou de typhus, non soignés . « Ce n’était qu’une question de chance pour s’en tirer… », souligne encore Monsieur Marion. Il fallait aussi avoir le moral pour tenir.

La libération :

Puis, les Russes envahirent enfin la vallée du Danube. Le camp de Melk fut évacué. Le colonel du nouveau commando venait de la Wehrmacht et refusa l’extermination systématique des déportés du camp. Les déportés furent évacués par la route et incorporés dans des convois allemands, « arrosés » des tirs des Russes. Ils parvinrent finalement dans un autre camp, un camp du Tyrol, Ebensee, en espérant l’arrivée des Américains.

L’avant-veille de l’arrivée de ces derniers, les Allemands chargèrent de dynamite les tunnels des usines souterraines. Le lendemain, les S.S. voulurent faire pénétrer les déportés dans les tunnels. Les prisonniers russes, qui avaient obéi aux Allemands en chargeant le tunnel d’explosifs, les avaient cependant informés des plans des SS visant à faire tout sauter et à faire disparaître avec eux la preuve de leurs activités souterraines. Aussi, les déportés refusèrent catégoriquement aux risques et périls d’une fusillade. Les SS n’insistèrent pas et quittèrent le camp, laissant les prisonniers aux bons soins de vieux gardes inoffensifs : des anciens de la guerre de 14-18. Le lendemain, le 5 mai 1945, les Américains libérèrent le camp et constatèrent les faits. En effet, il n’y avait pratiquement plus de ravitaillement dans le camp et l’hécatombe s’amplifiait de jour en jour. Le four crématoire ne suffisait plus. Il fallait creuser des fosses… Les Américains capturèrent le commandant au camp et l’exécutèrent sans autre forme de procès.

IL  n’était plus question de piston ou de relations quelconques quand on était dans les camps de concentration. Il n’y avait plus rien de tout ça qui tenait, conclut Monsieur Manon.

Le retour en France :

Monsieur Marion, avec quelques autres, est parti sans attendre les rapatriements officiels, en direction de la France. Après bien des péripéties, il retrouva sa mère, qui était sans nouvelle de lui (son unique frère a été également déporté), et… sa fiancée qu’il avait quelque peu « oubliée » pour survivre. Au camp il ne fallait pas s’attendrir sur les jours heureux. Aujourd’hui, elle est devenue son épouse et vit toujours à ses côtés. Monsieur Marion est parti travailler en Afrique. Il n’en est rentré que depuis quelques années.

Conclusions et perspectives :

Il s’était arrangé pour rayer de sa mémoire les épreuves de la déportation, mais depuis son retour, ses efforts se sont montrés vains : tous ses souvenirs remontent à la surface… Il y avait un réel programme d’extermination dans l’esprit des Allemands. Il est certain qu’ils ne voulaient pas laisser vivants derrière eux des témoins. C’est indéniable. Et pourtant, Monsieur Marion a toujours pensé alors, au fond de lui-même, qu’il en réchapperait et cela l’a peut-être sauvé. En effet, lorsque le moral était au plus bas et tout espoir perdu, la mort était assurée.

Mauthausen était un camp de concentration alors qu’Auschwitz-Birkenau, par exemple, était un camp d’extermination systématique. « A la libération de Mauthausen, il y eut quand même 40% de survivants. » nous informe Monsieur Marion. Beaucoup moururent cependant dans les jours et les mois qui suivirent…

La réadaptation à la vie normale fut dure. Personnellement, Monsieur Marion a été malade pendant trois longs mois, à cause de l’affaiblissement dû à sa déportation. Le corps médical n’était pas en mesure de déterminer de quoi il souffrait véritablement.

Pour conclure l’interview, quel message laisseriez-vous aux jeunes d’aujourd’hui ? — Eh bien !, de veiller à ce que de tels événements ne se reproduisent plus. En ce moment, nous sommes menacés par les thèses révisionnistes (…). En effet, il y a des organisations qui vantaient les mérites des SS, alors que c’étaient des fous sanguinaires qui pouvaient envoyer leurs propres parents dans les camps. D’ailleurs, les premiers camps ont été ouverts en 1933, à l’avènement du nazisme (Dachau). « II ne faut pas laisser faire comme on a laissé faire Hitler. (…) Personne ne croyait en cette guerre. (…) Il faut veiller… Mais le souvenir d’Hitler nous a fait réagir face à des dirigeants politiques comme Saddam Hussein. On aurait attendu trois ans, il aurait été impossible à maîtriser… »

Pour nous inviter à la réflexion, Monsieur Marion nous dévoile la devise des déportés : Ni haine, ni oubli.

Il nous informe qu’il accompagne cinquante jeunes de France en pèlerinage à Mauthausen. Ces cinquante jeunes rencontrent   des   Allemands   et   des Autrichiens et se lient d’amitié avec eux. Ensemble, ils visitent le camp. « Il faut savoir ce qui s’est passé, insiste Monsieur Marion. Et restons en éveil ! Un homme peut arriver au pouvoir et bouleverser le  régime du pays. Méfions-nous, méfions-nous. Il est préférable de tuer l’embryon… Alors, attention au révisionnisme… »

L’interview s’achève. Nous restons en haleine, suffoquées par ce que nous venons d’entendre…

Je pense que j’ai eu beaucoup de chance d’écouter ce témoignage. Songeuses, nous rangeons nos affaires. La comparaison des faits actuels et passés qu’a établei Monsieur Marion était tout à fait pertinente. Je me demande comment un homme, Hitler, a  pu être aussi fou, une armée fanatisée à ce point et aussi sanguinaire. Et puis, comment des idées semblables peuvent-elles revenir ? Ceci pourrait bien être le thème d’un autre débat.

En tout cas, espérons qu’une telle horreur ne pourra jamais se reproduire. Encore merci, Monsieur.

Propos recueillis par O D 15 ans en 1992

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