août 29 2008

Maquis de Saint Marcel : Marie Chamming’s et Georges Chamming’s : Les mariés du maquis

 

Témoignages de Marie Chamming’s née Krebs et de son époux

Georges Chamming’s

Ce texte a été établi consécutivement à un entretien ayant eu lieu au Collège de Courdimanche en mai 1994. Depuis, l’ouvrage de Marie Chamming’s « J’ai choisi la tempête » a été republié en mars 1997 aux Editions France-Empire. Si ce texte y fait souvent référence, nous ne saurions trop conseiller à nos lecteurs de lire ce document exceptionnel, ce témoignage attachant.

II y avait ce jour-là, dans la vaste salle polyvalente de notre collège, beaucoup d’émotions contenues. Nous étions quatre et nous attendions, devant cent trente élèves de troisième, Marie-Claire et Georges Chamming’s, que notre principal était allé chercher à la gare. Nous étions plantées là, au milieu d’un décor d’où émergeait le beau portrait couleur sépia d’une jeune femme, ainsi que la photo d’un groupe de jeunes gens avec brassards et drapeaux, juchés sur le capot d’une traction-avant. Image de liesse populaire d’une ville libérée en 1944. Cette Libération de la France, Marie-Claire et Georges Chamming’s (que tout le monde appelle Geo) l’avaient tant espérée, tant attendue, tant préparée ! Et nous, nous attendions leur venue depuis longtemps. Nous avions lu le livre de souvenirs que Madame Chamming’s avait publié pour la première fois en 1964 sous le titre « J’ai choisi la Tempête » et nous revenions de Bretagne où Marie-Claire et Geo Chamming’s avaient connu les moments exaltants et douloureux de la Libération. Nos professeurs avaient créé un mur d’images en regroupant toutes les télévisions et magnétoscopes du collège. Un reportage sur l’histoire du Maquis de Saint-Marcel devait être diffusé à tous, en préambule à notre entretien. Chacun relisait les paroles du chant des Partisans que nous devions entonner à la fin. C’est à ce moment que le couple Chamming’s vint s’asseoir parmi nous. A nous de plonger alors dans nos notes, et aux Chamming’s de renouer avec leur passé. Plus de cinquante ans s’étaient écoulés.

Marie-Claire Chamming’s avait alors dix-neuf ans, elle était la fille de M. Louis Krebs et vivait à Lanriec commune voisine de Concarneau, dont son père était le maire estimé. Geo Chamming’s vivait bien loin d’elle puisqu’il était né à Madagascar. Cette île lointaine, c’était, à cette époque, un bout de France. Pour Geo, comme pour beaucoup de ses amis insulaires, la France représentait alors une véritable mère. Elle avait été agressée. Il était naturel de venir à son secours et de la défendre. Son départ pour l’Angleterre, où il arriva après deux mois d’un voyage périlleux, afin de rejoindre la France Libre et surtout les Free French Paratroops, fut donc pour lui une évidence et ceci, malgré les risques encourus.

Madame Chamming’s nous souriait. Elle nous donnait confiance. C’est elle qui est intervenue le plus souvent.

Georges Chamming’s interrompait cependant son récit pour rectifier une information, préciser une idée et conclure par son plus beau souvenir de ces années-là : sa rencontre avec Marie, « Marie-Claire » dans la Résistance…

Concarneau. Eté 1943. Le petit bateau de Louis Krebs prend la mer. A son bord, sa fille. L’été touche à sa fin. Bientôt, Marie devra regagner Paris et le domicile de sa soeur Elisabeth afin de poursuivre ses études de secrétariat. Marie-Claire est très proche de son père et les parties de pêche en commun sont des moments privilégiés où l’on peut échanger des confidences. Louis Krebs a obtenu des Allemands le droit de naviguer. Comme il serait simple, à la nuit tombée, de ne pas rentrer au port, de rejoindre l’Angleterre et tous ceux qui avaient, dès 1940, décidé de ne pas rendre les armes. Mais, en 1943, la perspective d’un prochain débarquement allié en France paraît de plus en plus forte. Aussi, s’il y a pour Marie un combat à mener, c’est bien en France. Ce débarquement, il faut contribuer à sa réussite. Louis Krebs connaît bien sa fille. Dans son livre, Madame Chamming’s affirme : « j’aimais la houle et le vent, j’aimais la tempête ». En fait, ce sont des tempêtes d’une autre nature auxquelles elle se préparait avec lucidité. « Attention, Marie, l’avertit cependant son père, il ne faut pas trop aimer la tempête. Tu en as choisi une autre, bien plus terrible : je t’ai approuvée, mais tu ne dois pas l’aimer… ».

Louis Krebs est un industriel de Concarneau, un constructeur de bateaux. Un homme de probité aussi, auquel beaucoup demandent conseil. Sans haine particulière contre les Allemands, qu’il se refuse à appeler « les Boches », il n’en est pas moins patriote et l’humiliation de l’Occupation le pousse à « faire quelque chose ». M. et Mme Krebs écoutent régulièrement les émissions de la B.B.C. et la mère de Marie note soigneusement ce qu’elle a entendu.

C’est à Paris que Marie Krebs est devenue résistante, mais c’est en Bretagne, sa terre natale, que le déroulement de ses missions l’entraîna. A Paris, sa sœur aînée, Elisabeth, l’héberge. Celle-ci vit seule avec son enfant depuis que son mari a été fait prisonnier en Allemagne. L’Occupation est durement ressentie à Paris. Marie, qui n’a que 17 ans, éprouve le désir de se distraire. Avec l’un de ses amis, Jean-Marie West, elle partage le goût pour la musique et la mer. Au retour d’un concert, un soir, Marie et son camarade sont vivement agacés. Près du boulevard Saint-Germain, l’Hôtel Montalembert a été réquisitionné par les Allemands et les jeunes gens doivent faire un détour car un périmètre de sécurité a été établi par l’ennemi. « On avait délimité des zones interdites dans notre propre pays. Non, ce n’était pas supportable. Nous le pensions depuis le premier jour de l’invasion. De Gaulle, depuis le 18 juin 1940, avait rassemblé nos espoirs. Depuis ce temps-là, j’avais cherché le moyen de contribuer à cette libération nécessaire. Mais j’avais l’air d’une enfant, malgré mes 17 ans, et je n’avais jamais pu avoir de contact avec les agents de renseignements qui travaillaient en Bretagne ». Jean-Marie, à qui elle confie son désir, lui promet « que s’il a une possibilité pour qu’elle puisse faire quelque chose, iî la préviendrait ». Sans le savoir, Marie avait frappé à la bonne porte. Jean-Marie West faisait alors partie de la branche des jeunes de l’Organisation Civile et Militaire, un des mouvements les plus importants de la Résistance d’alors. Son chef, Charles Verny n’avait que 20 ans…

« Vous savez, n’est-ce pas, que nous avons beaucoup de probabilités d’y rester. Réfléchissez-bien… » recommanda Charles Verny. Dans cette pièce sombre d’un foyer d’étudiant de la rue d’Assas, Marie Krebs savait ce qu’elle faisait. Oui, on pouvait compter sur elle pour assurer des missions. Oui, elle savait que l’ennemi ne faisait aucun cadeau aux résistants. Combien de fois, en passant rue des Saussaies, avait-elle entendu les cris des personnes que la Gestapo torturait ?… Qui pourrait soupçonner qu’une innocente jeune fille aux .,-allures d’enfant soit en fait une combattante ?… Marie, devenue Marie-Claire dans la Résistance, avait pourtant peur mais arrivait à se dominer. « Revenue chez ma soeur, écrit-elle, perdue dans l’angoisse de ce que j’avais accepté, je ne l’entendis pas rentrer. Ma petite nièce sauta à mon cou. Que cette petite fille était donc heureuse et tendre, que je l’aimais !… Pouvais-je lui faire courir le moindre risque d’être prise, emmenée, enfermée dans un camp où elle mourrait de froid et de faim, séparée de sa mère. Je remettais tout en question. Je me disais : « tu feras très attention. Tu prendras beaucoup de précautions. Personne, jamais, ne connaîtra notre adresse ».

L’esprit de bien des résistants est occupé par la préparation du Débarquement allié. Marie-Claire débuta dans la Résistance par un apprentissage des plus sérieux. Elle apprend à installer un poste de secours, à se diriger avec une carte, à identifier les insignes et les grades de l’armée allemande et même envisage de savoir conduire pour utiliser une ambulance le jour J… Marie-Claire organise sa double vie : le jour, elle suit avec assiduité ses cours de secrétariat, des cours de chant et de peinture et, le soir et la nuit, elle commence par retranscrire des consignes de parachutages en de multiples exemplaires : « Je travaillais après le dîner jusqu’à minuit ou une heure du matin ».

Dans son cartable d’étudiante, Marie-Claire glisse parmi ses cahiers les circulaires reçues, les messages en clair ou codés. Elle les dissimule dans l’aspirateur ou la cheminée de sa soeur, voire même dans le piano.

En 1940, le Colonel Rémy avait fondé le premier réseau de renseignements, la Confrérie Notre Dame (C.N.D.). En avril 1943, le Colonel Touny, alors chef de l’O.C.M. forma un réseau particulier nommé « Centurie » : les renseignements obtenus étaient acheminés sur Londres par le C.N.D. « Nous avions ainsi un canal pour faire parvenir les informations : il y en avait d’autres et souvent, affirme Marie Chamming’s, les mêmes renseignements recueillis par des agents différents parvenaient en Angleterre par des voies différentes ».

« Sur les feuilles les plus minces possibles, se retrouvaient dans des enveloppes P.T.T. des renseignements militaires (les plus nombreux), des informations politiques, des indications de ravitaillement, etc. On en recevait de l’est, du nord, de l’ouest, de partout. A la demande des Alliés, on avait relevé en 1942 les défenses des plages bretonnes de Quiberon et de Saint-Nazaire, avec plans détaillés. En février 1943, voici qu’arrivaient encore de Bretagne des indications sur les possibilités de débarquement à Quiberon ». Acheminés par les P.T.T. dans des sacs postaux, les documents arrivaient à un port de l’Atlantique. Lorsqu’il s’agissait du port de Concarneau, Louis Krebs veillait au départ de ces sacs sur l’un des chalutiers de son Chantier de Construction maritime. Un navire anglais attendait le chalutier en haute mer pour prendre les sacs en même temps que, parfois, des passagers. « Ni mon père, ni moi ne soupçonnions alors les étroits rapports de “travail” qui existaient entre nous ».

Marie-Claire Krebs mit donc tout d’abord ses talents de dactylo au service de la Résistance et fournit beaucoup de faux papiers. Elle n’économisa ni son temps, ni sa peine, pour remettre papiers et ordres à Irène, autre membre de son réseau qui retransmit le tout à d’autres personnes. « Je passais une partie de mon temps à attendre, à un carrefour, devant une bouche de métro, ou même dans un café, regardant passer ‘-nos occupants. Je haïssais leur présence mais pouvions-nous les juger ?… Irène était fatiguée de toujours courir, fatiguée d’attendre, fatiguée d’avoir froid et d’avoir peur. Elle me disait : « Pourquoi se donner tant de mal ? Si nous disparaissions, le cours de la guerre n’en serait pas changé… ». Un jour, Irène ne vint pas au rendez-vous de Marie-Claire. Elle ne revint plus jamais. Ses doutes, ses peurs avaient sans doute été les plus forts. A Paris cependant, les arrestations de juifs se multipliaient et ces actes ignobles poussaient Marie-Claire à vaincre son abattement et à poursuivre le combat. Elle accomplit des missions de liaisons avec d’autres mouvements déjeunes.

Georges Chamming’s, quant à lui, était un homme bien occupé. L’entraînement en Ecosse était intensif et les parachutistes français ne devaient pas être les moins valeureux afin de participer aux côtés des Britanniques et des Polonais au Jour J du Débarquement. Geo fut intégré dans le Spécial Air Service (S.A.S.), brigade britannique qui s’était couverte de gloire avec le Colonel Stirling en Afrique, en combattant l’Africa Korps de Rommel. Le Commandant Bourgoin, dit le Manchot, avait pris le commandement du 2ème régiment de chasseurs-parachutistes S.A.S. et il était ainsi sous les ordres du général britannique Mac Leod.

A Paris, Marie-Claire remplaça Irène. Mais les risques se multiplièrent. : « Frôler le danger et que rien n’arrive ». Marie-Claire faisait de cette formule une règle de conduite lorsqu’elle côtoyait dans le métro de nombreux Allemands. Malgré des rafles fréquentes, Marie-Claire dissimulait souvent dans son manchon de fourrure des papiers clandestins. Et puis, il y avait aussi cette crainte insidieuse d’être trahie, dénoncée.

Marie-Claire voulut s’occuper des autres et s’enquit du sort des juifs « que l’on voyait de moins en moins dans les rues, car ils se terraient ou avaient été arrêtés », mais aussi des garçons des maquis les plus démunis qui manquaient de ravitaillement, de vêtements chauds, ainsi que des familles de prisonniers politiques. Son mouvement de Résistance devait les aider. Marie-Claire, à force d’insistance, obtient des biscuits et du lait concentré ainsi qu’une somme sur le budget de l’O.CMJ. et organise un vrai service social avec d’autres jeunes femmes amies. « De mes nombreux rendez-vous, je ne repartais plus seulement avec des papiers, mais aussi avec des boîtes de sucre et de conserves plein les bras ». L’appartement de son amie Marie-Louise devint régulièrement un véritable dépôt d’épicerie, chacun récupérant ce qui pouvait resservir et être utile à quelqu’un d’autre. « Mes amis et moi-même partions en chasse avec de grands sacs, allant dans beaucoup de magasins différents pour ne pas étonner les gens par l’abondance insolite de nos tickets… Nous nous rendions aussi en Province. Ces voyages, en particulier à Messac, près de Rennes, nous étaient essentiels pour nous procurer du beurre afin de confectionner des gâteaux bretons, de la viande de porc, des rillettes destinés aux colis pour les prisonniers ».

Des Alsaciens évadés de l’armée allemande étaient envoyés sur Paris par une organisation de Résistance. « A vous de les accueillir, de les loger, de les vêtir, de les pourvoir de papiers réguliers et de les aiguiller sur un maquis » avait-on dit à Marie-Claire. Malheureusement, alors que tout était prêt, les Allemands interceptèrent le groupe d’Alsaciens. Peu à peu, l’étau se resserrait sur Marie-Claire et ses amis. Les arrestations effectuées par la Gestapo se multiplièrent et il fallut redoubler de prudence, détruire les documents compromettants, modifier ses habitudes et pourtant continuer de vivre…

Marie-Claire n’a jamais coupé le contact avec sa Bretagne natale. Elle y revient régulièrement lors des vacances. Cependant, c’est dans le cadre de son engagement au sein de la Résistance qu’elle fut amenée à y retourner. Le contact régional de l’ouest de la France avait été capturé. Jean-Marie avait trouvé un remplaçant et les connaissances de Marie-Claire ne seraient pas de trop pour accomplir des missions. Francis (Francis Delmas), le nouveau responsable, avait besoin d’elle. « Mme Faussemagne m’avait précédée pour me montrer le chemin. Au fond de l’appartement, dans sa chambre, elle ouvrit une porte de placard qui faisait pendant à une autre, mais au lieu de voir du linge sur des planches, je butais sur des marches d’un minuscule escalier en colimaçon. Je regardais Francis intensément, car pour moi le Régional Bretagne était beaucoup plus que les autres régionaux, pas seulement parce que c’était mon pays de prédilection, mais aussi parce qu’au fond de moi-même, je sentais que quelque chose de très important allait arriver là, pour la guerre et pour moi-même : pas forcément le Débarquement, mais quelque chose…

Francis était un garçon pâle. Fin. Peut-être trop. Et un air vraiment très jeune. Peut-on faire la guerre quand on a l’air si jeune ? Je me le demandais pour lui, pour moi et pour îes autres… ».

Les arrestations reprirent. Les coups de filet de la Gestapo décimèrent une grande partie du réseau. « Qui serait là pour accueillir les Alliés ? Ne resterait-il donc rien de cet édifice si patiemment si soigneusement construit ? Et l’attente d’une arrestation qui finissait par paraître inéluctable était parfois si pesante que la tentation vous étreignait que la Gestapo vous prenne et qu’on n’en parle plus. En écoutant mon frère Arthur jouer une rhapsodie de Liszt, je pensais : « Qu’il en reste au moins quelques-uns pour dire : Voilà ce qu’ils ont fait ».

Marie-Claire renonce à ses cours de peinture et de secrétariat. « Mes vertes années passaient irremplaçables, et quelquefois des désirs fous me prenaient de sortir en oubliant tout, d’aller à des surprises-parties ou à de grandes soirées, d’aimer un homme et de me marier. Mais je pensais que rien de solide, de durable ne pouvait s’édifier. Nos sentiments devaient s’effacer devant le travail de la guerre ».

Georges Chamming’s traverse l’hiver 1943-1944 en Angleterre, une Angleterre qui n’est plus qu’un immense camp militaire envahi par les troupes et le matériel de guerre américains. « Quand Geo essuyait la buée sur les vitres du train, il voyait dans la campagne anglaise enneigée des camps, encore des camps ». Le sud de l’Angleterre préparait activement le débarquement. Où aurait-il lieu ? Geo l’ignorait. Mais il sut que sa mission et celle de ses amis S.A.S. ne serait pas banale : Le maréchal anglais Montgomery leur avait appris qu’ils étaient une unité d’élite. Par conséquent, ils « seraient les premiers à entrer au combat le jour J ». Les premiers.

A Paris, Marie-Claire prie pour la victoire sur le nazisme : sa cause est juste et Dieu ne saurait pas écouter les prières des jeunes Allemandes, aveuglées et fanatiques. Malheureusement, Dieu ne protégea pas ses camarades des traîtres. Le leur, elle le connaissait sous le nom de Bernard, un résistant « zélé, insoupçonnable ». Et s’il ne réussit pas à la

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mande étaient envoyés sur Paris par une organisation de Résistance. « A vous de les accueillir, de les loger, de les vêtir, de les pourvoir de papiers réguliers et de les aiguiller sur un maquis » avait-on dit à Marie-Claire. Malheureusement, alors que tout était prêt, les Allemands inter-ceptèrent le groupe d’Alsaciens. Peu à peu, l’étau se resserrait sur Marie-Claire et ses amis. Les arrestations effectuées par la Gestapo se multiplièrent et il fallut redoubler de prudence, détruire les documents compromettants, modifier ses habitudes et pourtant continuer de vivre… .

Marie-Claire n’a jamais coupé le contact avec sa Bretagne natale. Elle y revient régulièrement lors des vacances. Cependant, c’est dans le cadre de son engagement au sein de la Résistance qu’elle fut amenée à y retourner. Le contact régional de l’ouest de la France avait été capturé. Jean-Marie avait trouvé un remplaçant et les connaissances de Marie-Claire ne seraient pas de trop pour accomplir des missions. Francis (Francis Delmas), le nouveau responsable, avait besoin d’elle. « Mme Faussemagne m’avait précédée pour me montrer le chemin. Au fond de l’appartement, dans sa chambre, elle ouvrit une porte de placard qui faisait pendant à une autre, mais au lieu de voir du linge sur des planches, je butais sur des marches d’un minuscule escalier en colimaçon. Je regardais Francis intensément, car pour moi le Régional Bretagne était beaucoup plus que les autres régionaux, pas seulement parce que c’était mon pays de prédilection, mais aussi parce qu’au fond de moi-même, je sentais que quelque chose de très important allait arriver là, pour la guerre et pour moi-même : pas forcément le Débarquement, mais quelque chose-Francis était un garçon pâle. Fin. Peut-être trop. Et un air vraiment très jeune. Peut-on faire la guerre quand on a l’air si jeune ? Je me le demandais pour lui, pour moi et pour les autres… ».

Les arrestations reprirent. Les coups de filet de la Gestapo décimèrent une grande partie du réseau. « Qui serait là pour accueillir les Alliés ? Ne resterait-il donc rien de cet édifice si patiemment, si soigneusement construit ? Et l’attente d’une arrestation qui finissait par paraître inéluctable était parfois si pesante que la tentation vous étreignait que la Gestapo vous prenne et qu’on n’en parle plus. En écoutant mon frère Arthur jouer une rhapsodie de Liszt, je pensais : « Qu’il en reste au moins quelques-uns pour dire : Voilà ce qu’ils ont fait ».

Marie-Claire renonce à ses cours de peinture et de secrétariat. « Mes vertes années passaient irremplaçables, et quelquefois des désirs fous me prenaient de sortir en oubliant tout, d’aller à des surprises-parties ou à de grandes soirées, d’aimer un homme et de me marier. Mais je pensais que rien de solide, de durable ne pouvait s’édifier. Nos sentiments devaient s’effacer devant le travail de la guerre ».

Georges Chamming’s traverse l’hiver 1943-1944 en Angleterre, une Angleterre qui n’est plus qu’un immense camp militaire envahi par les troupes et le matériel de guerre américains. « Quand Geo essuyait la buée sur les vitres du train, il voyait dans la campagne anglaise enneigée des camps, encore des camps ». Le sud de l’Angleterre préparait activement le débarquement. Où aurait-il lieu ? Geo l’ignorait. Mais il sut que sa mission et celle de ses amis S.A.S. ne serait pas banale : Le maréchal anglais Montgomery leur avait appris qu’ils étaient une unité d’élite. Par conséquent, ils « seraient les premiers à entrer au combat le jour J ». Les premiers.

A Paris, Marie-Claire prie pour la victoire sur le nazisme : sa cause est juste et Dieu ne saurait pas écouter les prières des jeunes Allemandes, aveuglées et fanatiques. Malheureusement, Dieu ne protégea pas ses camarades des traîtres. Le leur, elle le connaissait sous le nom de Bernard, un résistant « zélé, insoupçonnable ». Et s’il ne réussit pas à la

faire prendre, cela tient au fait qu’au moment des arrestations, elle était revenue passer chez ses parents quelques jours de repos. Nostalgie de la terre natale ? Prémonition ? Volonté de prendre quelque repos alors que la pression allemande augmentait sur les organisations résistantes ? Prévenue par un message à double sens, Marie-Claire Krebs apprit que Jean-Marie avait été interpellé dans un restaurant. « A ce moment, sa mère et sa soeur accouraient le prévenir de partir au plus vite ; elles tombèrent dans les bras de la Gestapo… Jean-Marie mourut en déportation ». De nombreuses autres interpellations décimèrent encore son réseau. Mais, vaille que vaille, le combat devait continuer et Marie-Claire apprit qu’à Paris une autre jeune fille l’avait remplacée.

« Et je me mis alors avec mon père à aider la Résistance à Concarneau, luttant comme lui contre l’esprit de clan et de rivalité. Il me parlait plus précisément de ses activités, mais sans insister. La prudence voulait que chacun en connaisse le moins possible ». Marie Krebs ne sut qu’après-guerre comment, pour son père, tout avait commencé. II était entré dans le réseau du Colonel Rémy (Confrérie Notre Dame). Il joua dès lors un rôle important pour la collecte d’informations sur les mouvements et camouflages des bateaux ennemis. En novembre 1943, il devient le nouveau chef du groupe Libération, sous le pseudonyme de « Monsieur Charles ». Un chef respecté et admiré. Marie-Claire, pour sa part, met sur pied un service social à Concarneau. Avec le S.T.O, le nombre des jeunes maquisards réfugiés dans les bois bretons s’est accru. Il faut leur fournir armes et nourriture. « Je ne me limitai pas à Concarneau et je pris l’habitude de la route de Quimper, pour établir la liaison avec l’Etat-major départemental F.F.I. du colonel Bertaud, ou voir Madame Vandamne, qui faisait partie d’une chaîne d’évasion d’aviateurs anglais ou américains abattus. Elle m’avait donc demandé de trouver un bateau à Concarneau ». Mais les Allemands prirent à ce moment-là des

mesures draconiennes : plus aucun bateau ne sortirait en mer. Cette décision traduisait l’inquiétude croissante de l’ennemi. Après un aller-retour rapide à Paris où de nouvelles arrestations s’étaient produites, Marie-Claire revint en Bretagne « Franchement, Marte-Claire, je vous le dis, il vaut mieux que vous repartiez en Bretagne. Je puis vous assurer que vous aurez du travail intéressant là-bas », lui avait dit Hamon, un des grands responsables de la Résistance à Paris.

Les jours s’écoulent donc en Bretagne pour Marie-Claire avec de multiples difficultés matérielles : plus d’électricité et donc de T.S.F., de gaz et presque plus rien dans les garde-manger. « Papa ne veut pas profiter de sa situation de Maire de Lanriec pour améliorer notre ordinaire. Nous avons faim » écrit alors Marie dans son journal intime. Chacun est condamné à attendre. Chacun pense à l’éventualité d’un débarquement. Quelle sera alors l’attitude de l’ennemi à l’égard des populations ? L’inquiétude côtoie l’impatience.

Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, le sommeil de Marie est perturbé par des grondements sourds « venant du nord ».

Ce n’est qu’au petit-déjeuner et par l’intermédiaire d’un voisin qu’elle apprend que le Débarquement allié venait enfin de débuter entre l’Orne et la Vire, en Normandie…

6 juin 1944. Une heure du matin. Geo Chamming’s reste suspendu au dessus du vide, son parachute coincé dans les branches d’un arbre. Premier contact avec cette terre bretonne d’où ses ancêtres étaient partis, jadis. Il est chef de poste radio du groupe du Capitaine Botella. Avec onze autres radios, ils avaient été choisis pour accomplir la première mission du bataillon S.A.S. Le capitaine avait précisé qu’ils partiraient à quatre groupes de neuf hommes chacun : deux groupes devant préparer un terrain de parachutage au sud de la Bretagne (Dropping zone Dingson), et deux autres au nord (Dropping zone Samwest) pour recevoir le reste du bataillon. Pour cela, i! fallait prendre contact avec la Résistance locale sur laquelle Geo et ses camarades ne connaissaient pas grand chose. Il faut faire vite car de nombreux sabotages doivent être réalisés par les parachutistes. « En somme, affirme aujourd’hui M. Chamming’s, nous devions, par nos actions, couper la Bretagne du reste de la France, et préparer un second débarquement. Nous devions tenir au maximum un mois ». Ce qui n’est pas facile. En effet, les S.A.S. dont la devise est « Qui ose gagne », savent qu’ils s’exposent à de rudes adversaires : les parachutistes de la 5ème division avec les anciens de la division Kreta, ceux de l’Afrika Korps de Rommel, des Russes blancs très durs d’une division de la Waffen S.S.

En raison de son entraînement poussé, Geo peut rejoindre, dans la nuit, son groupe, non sans avoir enterré dans un bois une partie de son équipement devenu désormais inutile. Depuis mai, au P.C. des F.F.I. du département du Morbihan, on s’activait. La Ferme des Pondard, à la Mouette, reçoit hommes, armes et munitions. Un va-et-vient entre la ferme et les villages alentours s’établit. Avec le débarquement allié, puis l’arrivée des paras S.A.S. sous les ordres des capitaines Déplante et Marienne, les mouvements de l’ennemi s’intensifient. « La lande du Pigneux, dite la Baleine, près de la Mouette, deviendra, écrit Marie Chamming’s, un étrange théâtre nocturne pour des ballets fantastiques ». Marie, quant à elle, décide, au lendemain du Débarquement allié, de replonger vraiment dans la tempête : « Quand ils auront débarqué, j’irai immédiatement à Pontivy, chez les Bruhat. Vous m’y rejoindrez le plus vite possible », lui avait dit à Paris, Francis, l’un des responsables de son groupe de Résistance. Le coeur gros de quitter les siens, consciente, comme lui dit son père, que l’heure « était très grave », Marie Krebs prit son vélo pour rejoindre Pontivy. La mémoire de ces moments-là est restée précise et dans « J’ai choisi la tempête », elle relate avec minutie son parcours jusqu’à Pontivy, en un temps où les sabotages et les patrouilles se multipliaient. La possibilité d’un second débarquement allié restait présente et l’interdiction faite aux pêcheurs de prendre la mer entre le 8 et le 15 juin par les Alliés accréditait un peu plus cette idée.

A Pontivy, Marie Krebs ne retrouve pas Francis et comprend qu’il lui est vraisemblablement arrivé quelque chose… (Francis Delmas a été fusillé par les Allemands en 1944). Que faire ? Michel, un camarade résistant ami de Francis, a rejoint le maquis. A cette époque, entre résistants F.F.I. et F.T.P., des désaccords virulents, avec des arrière-pensées politiques, se développaient. Afin d’éviter que le conflit ne s’envenime, il fallait trouver une médiation. C’est ainsi que Marie Krebs apprit par Michel l’existence de parachutistes français du côté de Malestroit. « Voilà les arbitres qu’il nous faut » lui confia Michel. « Laissez-moi y aller seule. Une jeune fille ne risque rien. Les Allemands n’arrêtent que les hommes. C’est à moi de partir » répondit Marie, lasse d’être inemployée…

Conduite par une relation de Michel, Marie arrive à la Nouette peu de temps après le parachutage du Commandant Bourgoin, dit « Le Manchot ». « Ici, lui dit-on, nous entrons dans « la petite France ». C’est ainsi que les gens du pays, qui nous aident, appellent ce lieu privilégié. On peut y dire ce qu’il nous plaît de dire ». Marie Chamming’s nous confia ce qu’elle vit alors : « Partout on s’affairait à fournir des armes. Tant d’armes ! Je pensais à ceux de Concarneau, de Quimper, qui auraient fait n’importe quoi pour quelques-unes d’entre elles. C’est ici qu’il fallait venir en chercher. Par contre, l’équipement n’était guère brillant. Certains n’avaient que des sabots. A l’ombre des saules, des radios travaillaient, des parachutistes, les premiers que je voyais. Dans le champs suivant, je croisais des Sénégalais en uniforme français ». Ces soldats, venus d’Angleterre, arborant sur l’épaule l’insigne « France » enthousiasment Marie. Ils sont la nouvelle armée française, celle de l’espérance et de la victoire retrouvée… Marie Krebs fait la connaissance du chef des parachutistes, le colonel Bourgoin. Ce dernier s’amuse de son opiniâtreté maïs prend au sérieux ce qu’elle lui dit.

Au camp, on confirme à Marie l’éventualité d’un second débarquement à la presqu’île de Rhuys, près de Sarzeau. Il ferait diversion, lui dit-on, et permettrait de fixer complètement les 150 000 Allemands présents en Bretagne. La base de la Nouette, riche en hommes et en équipements, aurait été fondée dans cette éventualité… Mais un tel regroupement d’hommes (le camp n’était vraisemblablement pas destiné à accueillir autant de monde) et surtout le manège régulier des avions alliés avec leurs parachutages devaient finir par être repérés par l’ennemi. Monsieur Pondard, le fermier de la Nouette, ne cache pas ses craintes : « La nuit dernière, des projecteurs balayaient le ciel. C’est pas possible que les Allemands ne voient pas ces avions qui viennent. Pensez ! Trente-deux cette fois ».

Le camp de la Nouette est un lieu d’exception : la famille Pondard réserve à chacun un accueil extraordinaire. Que dire de la stupéfaction des parachutistes voyant Madame Pondard ou l’une de ses filles les attendre avec un verre de vin chaud. Marie côtoie à table le capitaine Marienne, à l’allure « sévère, mais intéressé par ceux qui l’entouraient, avec toujours cette passion du regard, ce feu, cette ardeur concentrée qui ne s’extériorisait pas mais qu’on sentait ». Nombreux sont les jeunes au camp, et Marie plaisante avec d’autres jeunes femmes, ses nouvelles connaissances. « Les parachutistes nous parlent de l’Angleterre, et nous leur expliquons la Bretagne. Ils sont tellement gentils !» lui confie l’une de ses nouvelles amies. « On se sentait là, jeune et comme invulnérable. Heureux, oui, malgré l’inquiétude latente pour l’un des siens ou plusieurs, et malgré la pensée, qu’il fallait s’éloigner, de ceux qui mouraient et qui avaient été, comme nous, heureux » écrit Marie Chamming’s.

Le commandant Bourgoin a besoin d’agents de liaison et comme Marie est disponible, elle est aussitôt requise. Marie doit joindre le capitaine Déplante afin d’obtenir de sa part un compte rendu détaillé de la situation à la base Grock, située près de Saint-Caradec. « Vous lui direz que je vais lui envoyer un groupe de paras de Saint-Marcel et il vous indiquera le meilleur itinéraire pour eux… ». En auto, puis à bicyclette et avec bien des difficultés, Marie finit par rejoindre Déplante à la ferme de

Kerusten. « II avait, écrit-elle, l’assurance communicative des gens qui ont de la chance et qui savent qu’elle durera ». C’est finement roulé dans son turban que Marie rapporta à bicyclette le rapport détaillé de Déplante à Bourgoin. Sur la route du retour, prenant le chemin de Saint-Marcel alors que la pluie redouble de force, Marie Krebs entend des coups de feu, des rafales de mitraillettes. De braves gens, chez qui

elle se réfugie, lui apprennent que vraisemblablement tout avait sauté du côté de la Mouette. Ces paysans avaient vu passer des « patriotes et des parachutistes, les uns à pied, les autres à bicyclette, beaucoup blessés. Des ambulances avaient pris !a direction de l’ouest, avec des camions ». Où étaient-ils tous passés désormais ? Avec le soutien des paysans locaux, qui bravent ainsi leurs craintes des représailles allemandes, Marie retrouve les Pondard et c’est avec Anna Pondard qu’à bicyclette, elle parvient au château de Callac, où quelques parachutistes se sont réfugiés. Mais Bourgoin n’est déjà plus là et l’ennemi progresse aux alentours. Il faut fuir encore et il pleut toujours… Les ordres de Londres avaient été précis : se disperser au maximum pour continuer la guérilla. Mais la traque des Allemands s’organisait. Plus de 500 d’entre eux avaient été tués à Saint-Marcel. Les Allemands avaient choisi Maurice Zeller, un Français à leur solde, pour les guider dans cette chasse sans pitié.

Seule, Marie finit par retrouver dans la Lande de Lanvaux le Commandant Bourgoin, épuisé mais résolu à se battre : « Dire qu’on nous a parachutés avec des boîtes de ration de huit jours ! Je ne sais pas combien de semaines nous allons servir de gibier ici ! ». Et il faut fuir encore. L’ennemi est repéré à proximité. Une fois de plus, Marie doit quitter Bourgoin qui lui demande de rejoindre Déplante pour le tenir au courant de l’évolution de la situation dans son secteur et pour lui donner l’ordre de disperser son camp. De nouveau à Kerusten, Marie voit Déplante réagir immédiatement. Les derniers parachutistes de Samwest étant arrivés et l’armement suffisant, Déplante décide d’une répartition de ses hommes. Il dispose de 80 parachutistes et de 1 500 F.F.I. et F.T.P. Les 80 parachutistes sont répartis dans les quatre bataillons F.F.I. et F.T.P. Chaque secteur est délimité géo-graphiquement Déplante recommande à ses officiers et sous-officiers d’« agir en coordination, mais par petits groupes ». Chacun prend des armes, écoute les dernières précautions à respecter, les liaisons à établir et efface les traces de son passage dans la ferme de Kerusten.

« Que vais-je faire dans tout ça ? Beaucoup de parachutistes vont et viennent dans la cour, et me parlent. La plupart étaient à Saint-Marcel et voudraient bien avoir des détails sur le combat. Epuisée, je leur réponds à peine. D’autres sont des rescapés de Samwest. L’un d’eux, appuyé contre moi au mur de la ferme, regarde rêveusement devant lui. Il vient d’arriver après de nombreuses marches de nuit. Il est mince et élancé. H pense à Madagascar, d’où il vient. Nous n’échangeons pas une parole. Et pourtant, c’est Geo » témoigne Marie Chamming’s dans son livre

Bien que Déplante lui suggère de retourner chez elle, Marie Krebs poursuit son existence « dans la tempête de la guerre », couchant dans les recoins de greniers désolés de fermes, partageant le quotidien de cet univers surtout masculin. Dans la modeste ferme de Coët-Bigot, Geo Chamming’s montre à Marie le fonctionnement d’un poste émetteur radio qu’il utilise à certaines heures très précises de la journée, sauf en cas d’urgence. « Le capitaine Déplante, précise Marie Chamming’s, m’autorisa à coder et décoder les messages. Ce fut, pour moi, passionnant. Cela me permit de connaître l’ensemble des opérations, en cours et à venir. J’en ai codé et décodé beaucoup car les radios étaient débordés ».

Peu à peu, Marie Krebs et Geo Chamming’s s’apprivoisent, échangeant leurs souvenirs d’enfance, partageant les émotions de parachutages nocturnes tout en s’efforçant pourtant de ne pas trop s’attacher l’un à l’autre… La période vécue rend l’avenir bien incertain. En dépit de ces préventions, leur histoire d’amour est pourtant née au coeur de la guerre et de ses drames et, cinquante ans plus tard, elle dure toujours…

C’est aussi à ce moment-là que Marie Krebs fait connaissance d’Antoinette, institutrice résistante que les Allemands recherchent. Suivant la volonté de Déplante, elles travailleront ensemble et il les envoie en mission. Les parachutages, l’instruction par les parachutistes, la distribution des armes aux F.T.P. et aux F.F.I., le rassemblement de renseignements pouvant intéresser les Alliés pour un éventuel bombardement et la préparation d’un autre jour J, tout cela nécessitait des déplacements, une organisation à laquelle Marie se dévoue sans économiser sa peine aux côtés du capitaine Déplante. Les Allemands occupent des hameaux environnants, la milice traque les parachutistes et il faut sans arrêt changer de refuge, progresser un peu plus dans la lande et les sentiers creux, tenter de retrouver d’autres groupes pour échanger des informations, transmettre ou recevoir des ordres. Les dangers encourus par les fermiers prêtant leur chambre, leur grange étant trop grands, c’est à la belle étoile que l’on dort…

A bicyclette le plus souvent, Marie, agent de liaison, assume tout ceci avec courage tandis que Geo, dès l’aube et jusque tard le soir, transmet et décrypte des messages, précieux renseignements militaires souvent à l’origine de bombardements de la R.A.F. « Les échanges avec Londres avaient pris un rythme serré. On passait indifféremment de l’anglais au français et je voyais les garçons penchés des heures sur le Pad et la soie. (Pad : carnet préparé avec des groupes de lettres. Il y avait le même en Angleterre, indispensable pour le décryptage des messages}.

J’aurais aimé les aider, car je détestais les heures d’inaction inévitables entre les missions, mais c’était un travail « secret ». Déplante organisait régulièrement des coups de main, des sabotages. Démoraliser ainsi l’ennemi, c’était aussi maintenir le moral de ses hommes. « Antoinette et moi, nous nous précipitions sur les routes pour porter les lettres aux bataillons intéressés par les parachutages du soir. Nous revenions au camp à une allure plutôt molle, pour nous entendre dire, quelquefois l’heure du couvre-feu passée : « Nous venons de recevoir un message annulant l’opération de ce soir. Filez le leur dire ». On repartait le ventre creux ou un morceau de pain hâtivement pris à la bouche ».

Déplante, sachant que la pression allemande au sud du département du Morbihan augmente, envoie Marie-Claire à la recherche du capitaine Marienne afin d’obtenir de lui des indications pour rejoindre Bourgoin. Elle est vers Saint-Jean Brévelay lorsqu’un message parvient à Déplante : Bourgoin et ses hommes avaient été attaqués au Moulin de Guillac et c’était un miracle si la plupart d’entre eux n’avaient pas été tués ou arrêtés. Déplante doit « retarder la prise de contact jusqu’à nouvel ordre ». En vérité, le capitaine Marienne et ses hommes sont eux aussi pris par surprise à la ferme de Kerhihuel. Zeller avait réussi à retrouver sa trace en raison de plusieurs indiscrétions qu’il avait su exploiter, mais aussi en utilisant de faux parachutistes. Marienne a beau invoquer les règles de la guerre, dire que ses hommes et lui sont des soldats, rien n’y fait. Ils sont assassinés sans hésitation. Le hameau est incendié et les corps de plusieurs victimes sont jetés dans les flammes. Seul, le sergent Judet réussit à s’échapper en caleçon. « Un soldat allemand lui avait montré une photo de sa femme, trouvée dans son portefeuille en lui disant : « regarde bien ta veuve ! ». Mais il se trompait et, à la seconde rafale, il avait bondi comme un jeune fauve et avait franchi une haie qu’il n’aurait jamais pu passer dans d’autres circonstances ».

Marie-Claire, ignorant ce qui vient

d’arriver, comprend qu’il s’est produit de graves événements. Les personnes qu’elle contacte se montrent fuyantes, voire même hostiles. Elles sont terrifiées et craignent que Marie-Claire ne soit une milicienne. L’ennemi était passé avant elle. Beaucoup d’habitants avaient été jetés en prison et le triste sort qui les y attendait n’était ignoré de personne. Zeller et sa bande voulaient absolument mettre la main sur les agents de liaison qui couraient partout pour sauver les parachutistes. A la ferme de Kerlando à Trédion, ils torturent et massacrent le fermier Kerhervé ainsi que plusieurs résistants et parachutistes qu’il hébergeait. La fouille systématique du pays par des S.S. armés jusqu’aux dents, qui, de cinq mètres en cinq mètres, ratissent la campagne avec leurs chiens, terrorise les populations. Avec vraiment beaucoup de mal, Marie finit par retrouver Bourgoin qui, surpris de la revoir vivante, prend la décision de rejoindre Déplante. La tête de Bourgoin étant mise à prix. Les Allemands, qui savaient qu’il n’avait plus qu’un bras, arrêtaient tous les manchots de la région !

Marie-Claire se rend au rendez-vous qu’elle a avec le Major Smith, dans les Côtes du Nord. Mais, à son arrivée, il est déjà parti à Plouha pour regagner l’Angleterre avec une vedette. Avant son départ le 24 juillet, il avait armé beaucoup de résistants. Marie-Claire voit l’un de leurs chefs qui insiste pour qu’elle emporte un rapport qu’elle coince dans sa pompe à vélo. A Langourla, elle décide de faire une pause et d’aller à la messe. A son retour, son vélo est entouré d’un groupe de miliciens qui la pressent de questions, convaincus à juste titre que Marie-Claire est résistante. Obligée de donner son identité, quelque peu désemparée, elle joue le jeu de l’honnêteté en donnant son véritable nom et son adresse. Fouillée, les miliciens découvrent sur elle une carte de la Croix-Rouge et, comme par magie, se font plus conciliants. Où va-t-elle ? A Pontivy ? Chez qui ? Marie garde son sang-froid mais ne peut envisager d’autres solutions que de donner les coordonnées de la famille Bruhat. On va vérifier, lui dirent-ils, non sans lui avoir fait remarquer que pour aller à Pontivy encore faudrait-il regonfler un de ses pneus. Marie connaît l’une de ses plus grandes frousses lorsqu’elle voit l’un des miliciens s’emparer de sa pompe à vélo et gonfler de toutes ses forces son pneu ! Enfin, elle peut repartir. A quelque distance de Longourla, Marie ressort de sa pompe le message noir de graisse pour l’apprendre par cœur et le détruire tout aussitôt. « Je pédale plus vite, toujours plus vite, jusqu’à Pontivy, à soixante-dix kilomètres de là. Je ne pense qu’à une chose : à mon lit chez les Bruhat !

Je pousse la barrière de leur jardin. Le chien me connaît et n’aboie pas. Je vais tourner l’angle de la maison pour gagner le perron quand je devine un appel lancé en sourdine. Je me retourne, intriguée :

- « Mademoiselle, où allez-vous ? »

- « Me coucher, dormir chez mes amis ». Et je continue. Alors une femme ouvre la barrière que j’ai refermée, me court après : « N’y allez pas, la Gestapo est là depuis six jours ! ».

C’est à toute vitesse, trouvant des forces insoupçonnées, que Marie retrouve à Guern Déplante et Geo Chamming’s, très soulagés de la revoir vivante. Pour Marie, la vie reprend au maquis, plus fraternelle encore. « II nous importait peu de savoir si l’un avait plus que l’autre. Nous étions en dehors du contexte de notre milieu social : les murailles étaient tombées. » Marie et Antoinette, deux jeunes femmes dans cet univers masculin, recueillent les confidences de chacun, notamment lorsqu’un parachutage apporte des lettres de parents ou de fiancées, renouvelant par là-même les souffrances d’une séparation. Le Manchot transite par le camp avec ses radios pour poursuivre sur la baie d’Etel où un lieu refuge lui est proposé. Le groupe Déplante change régulièrement de position grâce au soutien d’une large partie de la population locale. Mais l’abattement se fait de plus en plus sentir. Marie Chamming’s écrit :

« Tous, nous étions fatigués de dormir comme des chats, les sens en alerte, totalement lucides au moindre bruit anormal : un froissement de branche un peu fort, un aboiement de chien trop proche, une rumeur sur la route. Fatigués, fatigués, fatigués. D’attendre le débarquement, d’attendre le combat et la victoire, ou d’attendre d’être pris, fatigués de vivre comme des sauvages, et traqués. Fatigués d’être en marge des autres ».

Cette lassitude est d’autant plus forte que les mauvaises nouvelles affluent. Au Talhouët, dans une ferme, tout l’état-major F.T.P. avait été surpris et massacré. Quant aux quatre jeunes femmes agents de liaison, elles avaient été torturées avant d’être mises à mort… Des fermes avaient été brûlées et le pillage ennemi continuait.

On pense encore fin juillet 1944 à un second débarquement mais la multiplication des arrestations compromettait sérieusement ses chances de réussite. Avec la progression des Alliés en Normandie, un certain optimisme reprend finalement le dessus. Le 31 juillet l’armée de Patton avait percé à Avranches. Avec elle, pensait Marie, la 2èmeDB où s’était engagé Pierre, son frère… Un avenir plus heureux était perceptible. C’est dans ce contexte que Marie Krebs et Geo Chamming’s décidèrent de se fiancer : « Un temps, terrible et privilégié à la fois, allait finir et nous ne savions pas ce que nous réservait l’avenir. Mais nous nous sentions jeunes et pleins de force ».

« Le chapeau de Napoléon est à Perros-Guirrec » ; « Le Manchot n’est pas mort », deux messages des Anglais précipitent les choses. C’était enfin l’ordre d’attaque. Marie et Antoinette courent prévenir et de lieu en lieu, très vite, les routes sont coupées par des arbres, les Allemands sont harcelés par devant, par derrière. « Les parachutistes prirent position dans Guern en liesse et pavoisée, puis descendirent à Pontivy où j’étais allée en estafette avec Antoinette. Nous avions traversé des rues désertes ; les persiennes étaient closes : les gens attendaient dans un silence impressionnant. Il n’y avait plus d’Allemands ».

Il n’y eut pas de second débarquement et c’est dans une Bretagne largement libérée par son armée intérieure que les Américains arrivèrent par la route. Néanmoins, les Allemands s’étaient retranchés vers les ports de Brest, de Lorient, vers Quiberon, Saint-Nazaire et Concarneau. A Concarneau, Le Commandant Otto décide de donner « une belle fin » à la ville.

A Pontivy, le Capitaine Déplante rétablit l’ordre. Il impose sa volonté aux Alliés qui doivent renoncer à implanter leur administration. Il veille aussi à ce qu’il n’y ait pas de règlements de compte expéditifs. A Vannes, le commandant Bourgoin et le commandant Morice installent leur P.C. Des nouvelles contradictoires parviennent : Quimper aurait été libérée par les F.F.I. mais les Allemands y circulent encore. Marie est préoccupée par le sort que l’ennemi réserve à ses parents et à la ville de Concarneau. La guerre continuait. « En tous cas, nous allions être séparés, Geo et moi. Peu à peu s’imposait à nous la certitude que notre amour était si rare et si précieux que nous devions le sceller irrévocablement pour qu’il en restât une trace indélébile si l’un de nous mourait ». Le mariage est fixé pour le samedi 26 août, les parachutistes devant quitter Vannes le 28 pour attendre sur la Loire la venue des Allemands qui remontaient du Sud-Ouest.

Marie, qui n’a que 21 ans alors, veut prévenir de sa décision ses parents et convainc Geo d’obtenir une permission pour aller les voir malgré les dangers. Une vieille Mercedes allemande, couver-, te d’impacts de balles et sans pare-brise, fait l’affaire. Bien que l’automobile tombe souvent en panne sur la route, Marie et Geo peuvent parvenir jusqu’à la ferme du Treff à Lanriec. Mais il est totalement impossible de rejoindre le domicile de la famille Krebs. « La maison de mes parents était dans la zone encore occupée par les Allemands. La Résistance nous a interdit d’y aller ce jour-là ». C’est là, dans cette ferme, que le lendemain matin Marie apprend fortuitement la mort brutale de son père.

Concarneau était très bien défendue par l’ennemi avec une garnison de quatre à cinq cents soldats d’infanterie et une centaine de marins, disposant d’une flottille importante. C’est une véritable place forte, une charnière solide du Mur de l’Atlantique. Le 5 août, un comité composé des trois maires de l’agglomération concarnoise fut fondé. Louis Krebs, le père de Marie, maire de Lanriec, en prit la tête. « II communiquait inlassablement avec le commandant Otto, soit directement, soit par intermédiaire. En accord avec lui, il était mis au courant de toutes les décisions. Il ne cessait de répéter au commandant : « Que vous rapportera la destruction de la ville, alors que vous êtes perdu ? Nous tiendrons compte plus tard de votre attitude. Une plus grande obstination serait criminelle ». Louis Krebs finit par obtenir d’Otto de ne pas faire sauter le port, ni les bateaux de pêche si la Résistance n’attaquait pas. Mais c’était sans compter sur l’attitude extrémiste des S.S. De plus, les Allemands ne voulaient se rendre qu’à l’Armée américaine, qui elle, tardait à venir. Après bien des tergiversations, le 21 août, le siège de Concarneau n’est toujours pas levé et des obus et de petites torpilles détruisent plusieurs quartiers de la ville. La maison familiale des Krebs à Kérancalvez, sur la commune de Lanriec, au sud de Concarneau, est cernée par les combats. D’une des chambres de ia maison, on voit la mer et les manœuvres des navires ennemis. Françoise, la soeur de Marie, est intriguée par un bateau ennemi. Son père entrouvre la fenêtre et conclut qu’il s’agit là « d’un remorqueur suivi d’un chaland. Ils attendent la nuit pour s’en aller », ajoute t-il, pour conclure un peu plus tard : « la mer va être libre. J’aimerais naviguer encore avec vous ». Posté à cette fenêtre, le lendemain matin, alors que Louis Krebs observait l’évolution de la situation avec une paire de jumelles, il fut tué net par une balle allemande.

Ne pouvant parvenir chez ses parents avant l’enterrement de son père car les risques étaient encore trop importants, Marie vaincue par le chagrin décide de maintenir son projet de mariage : « Ce que les gens penseraient de notre décision ne m’importait en aucune manière. Seule comptait l’opinion de maman, et je la connaissais d’avance… N’avait de vraie valeur pour moi que la paix de ma propre conscience. Je devais épouser Geo parce que sa race devait continuer, la race de ces hommes qui avaient tout risqué gratuitement, et qui ne devait pas disparaître, la race de mon père ».

Dans la salle polyvalente de notre collège, quand s’acheva l’intervention de Marie et Georges Chamming’s, nous avons entonné le « Chant des Partisans ». C’était bien peu pour dire combien nous étions reconnaissants de leur venue, mais aussi, surtout, de leur incroyable engagement au service d’un idéal. Non, Marie Chamming’s n’aime pas la guerre. Elle en a même « une haine farouche », tout comme de tous les courants de pensée qui, de près ou de loin, peuvent s’apparenter au nazisme. Et si ses souvenirs peuvent être aussi précis, c’est qu’elle a vécu tous ces événements avec une telle intensité qu’ils se sont à tout jamais gravés dans sa mémoire.

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Propos recueillis par Pascale A,

Nathalie N’G, Métissa G et

Camille D

Collège de Courdimanche, mai 1994

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