août 27 2008
Maquis de Saint Marcel : Jean Havart : Parole d’homme.
«Je l’ai échappé belle. Ah ça oui, vous pouvez me croire ! »
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Le ton est donné. Jean Havart n’est pas homme à s’en laisser compter. Ses souvenirs sont là et les images remontent en foule avec une étonnante précision. Son évocation se précipite : l’arrestation manquée, la fuite, les papiers précipitamment détruits, le regard de l’officier allemand le toisant et tant et tant encore de moments forts qui ont composé son existence au cours des dernières semaines de l’Occupation. A 75 ans, Jean Havart déborde d’énergie et nos quatre élèves restent époustouflés par la force de caractère de leur interlocuteur.
Il eût été doublement regrettable de ne pas garder trace de cette étonnante rencontre. Exceptionnellement, nous avons donc réalisé ce texte, espérant restituer toute la vigueur de l’échange effectué, ainsi que toute la spontanéité et l’intérêt réel pris par ces jeunes au cours de l’entretien qu’ils menèrent de bout en bout.
Jean Havart est un homme de la terre. Agriculteur breton, il est profondément attaché à sa région, à la beauté de ses landes et au gibier qui s’y dissimule et qu’il a longtemps chassé. En 1940, il n’était pas question de laisser tout cela aux Allemands.
Jean Havart n’a jamais quitté Malestroit où il a vu le jour en 1921. Et c’est dans cette petite localité, jeune homme parmi des anciens de 14-18 qui tous avaient fait Verdun, qu’il vit pour la première fois en 1940 des soldats de l’Armée allemande. Moments intenses et détresse profonde pour tous ces hommes de la Grande Guerre qui avaient alors le sentiment de s’être battus pour rien. Jean Havart n’avait que 19 ans mais partageait totalement leur désarroi. Il pleura et n’oubliera jamais l’humiliation de la défaite. « Nos anciens Poilus avaient été sacrement désorientés lorsque Pétain avait demandé l’armistice. Je me souviens, constate Jean Havart, que lorsque nous les croisions, ils évitaient notre regard. Se sentaient-ils un peu coupables de ce qui se passait ? Peut-être. Mais, lorsque je les voyais réunis ensemble au café ou ailleurs, ils n’étaient pas contents du tout. A mon âge je ne pouvais pas me permettre de les questionner ».
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C’est en janvier 1944 que Jean est devenu résistant. Comme tous ceux de la classe 1941, il devait alors partir au S.T.O. C’était pour lui hors de question. Une de ses connaissances du temps de son passage au petit séminaire de Ploërmel ne l’avait pas oublié et connaissait sa situation. Henri Dénouai ne pouvait laisser tomber son vieux copain devenu réfractaire, d’autant plus qu’il cherchait à faire partager ses convictions à d’autres jeunes : l’heure n’était plus à l’attente mais au combat. Jean était le capitaine apprécié d’une équipe de football, il faisait de l’athlétisme. Il connaissait donc beaucoup de monde et il pourrait convaincre par conséquent beaucoup d’autres personnes de le suivre dans les rangs de la Résistance… « Mon passage chez les prêtres m’avait effectivement permis d’avoir beaucoup de relations et à la veille du Débarquement, nous étions vraiment nombreux à avoir fait le choix de la Résistance. Beaucoup sont morts au combat ou déportés. Parmi eux, d’assez nombreux prêtres du séminaire de Ploërmel ».
Vivre clandestinement, Jean Havart s’y accoutume. Son père, conseiller municipal de Malestroit, rencontre régulièrement les Allemands. Ceux-ci avaient établi une Kommandantur à l’intérieur de l’actuel pavillon Sainte-Thérèse de la clinique des Augustines. Chargé de négocier avec l’ennemi la question des réquisitions afin d’en alléger l’importance pour les populations locales, le père Havart est régulièrement tenu au courant par un gendarme français des prochaines expéditions allemandes dans les environs. « J’ai bien envisagé d’aller du côté de Lizio et de Piumelec m’installer chez des amis fermiers ou des cousins. Mais chaque ferme hébergeait déjà trop de monde. J’y trouvais de jeunes ouvriers venus de la ville. Ils fuyaient eux aussi le 5.T.O. Comme ils étaient bien cachés et bien nourris, ils n’avaient pas particulièrement envie d’aller ailleurs… ». Jean Havart reste donc le plus souvent à la ferme familiale et continue de travailler. Personne ne le dénonce. Au contraire. Ayant à labourer un grand champ avec un attelage de chevaux, il lui est impossible d’y parvenir sans passer par le champs de foire et la Kommandantur du village. Ce sont toujours des voisins qui amenaient et ramenaient l’attelage, permettant à Jean Havart de continuer de travailler tout en évitant d’être repéré.
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« A une exception près, il n’y a eu aucune délation dans cette région. Oui, ici, les gens ont vraiment été formidables ».
Jean Havart croit à la chance. Elle ne l’a pas abandonnée lors de ces sombres moments. L’intelligence, la prudence ont sans doute permis à bien des résistants de se tirer d’affaire. Mais, tout ne pouvait être calculé, déterminé à l’avance, estime t-il aujourd’hui.
« Lorsque les Allemands décidèrent de faire une grande rafle à Malestroit, je dormais chez l’une de mes tantes. Sa maison était isolée et je pensais y être plus en sécurité car il y avait à proximité le canal de Nantes à Brest et comme je nageais comme un poisson à cette époque, j’aurais pu éventuellement filer par là… C’était dans la nuit du 10 au 11 mars 1944. Il était aux alentours de minuit. Je dormais et je n’ai rien entendu arriver. Lorsque ma tante est venue me prévenir, c’était déjà trop tard. Un sous-officier allemand assez âgé était déjà monté. Il ne m’a pas trouvé immédiatement. Dès qu’il me vit, il a dégainé son revolver si vite que je n’ai rien pu faire. Il savait vraiment faire la guerre, ce gars là… Dans la cuisine, au rez de chaussée, il y avait bien une quinzaine d’Allemands. Comme il faisait très froid et que je n’avais pas eu le temps d’enfiler autre chose que mon pantalon, j’ai demandé à regagner ma chambre pour m’habiller. Ce qui m’a été accordé. J’eus aussitôt une sentinelle derrière moi et son fusil dans le dos. La porte de la cuisine menant à la cage d’escaliers était entrouverte et une autre porte au sommet des marches menait à la chambre. J’ai bondi dans les escaliers, fermé la première porte sur le nez de l’Allemand, franchi la dizaine de marches avant d’ouvrir et de refermer la seconde porte. Ma veste était sous mon matelas et mes faux papiers dans l’une de ses poches. Par bonheur, un poêle chauffait ma chambre. J’y précipitais tout ce qui pouvait me compromettre. Tous les Allemands s’étaient précipités à ma poursuite. Je les revois tous, revolvers au poing et bouche bée. Ils n’avaient rien compris à mon manège lorsqu’ils me virent terminer de m’habiller très tranquillement.
Amené à la Kommandantur, j’ai bien reçu en chemin quelques coups de pied aux fesses avant d’être introduit dans le bureau de deux S.S. Mais, ces deux là ne semblaient pas s’intéresser à mon cas. Il y avait aussi dans cette pièce deux feldgendarmes et un Français assis au milieu d’eux. C’était un type de Malestroit, un des très rares collabos du coin. Sa présence à leurs côtés fut pour moi une vraie surprise. En le voyant, je me suis dit que les Allemands ne tarderaient pas à savoir que j’étais réfractaire. Mais je m’en moquais. Les faux papiers étaient détruits. C’était le plus important ».
Des agents de la Gestapo l’interrogèrent une première fois sans violence. Puis, conduit dans une pièce sans chaise, ni table, Jean Havart découvre un tas de cantines d’officiers allemands. Lorsqu’il s’assit sur l’une des caisses, il découvrit la présence de trois personnes. Chapeaux mous et gabardines, deux hommes le fixaient attentivement du regard. Une femme aussi. Jean Havart garde le souvenir de sa blondeur et la beauté de ses yeux bleus. L’un des deux hommes, un grand gaillard, manifestait son énerve-ment en faisant les cent pas.
« Alors, pourquoi êtes vous ici ? Qu’est-ce que l’on vous reproche ? » finit-il par dire.
Jean Havart joua les candides. « Je pense que je ne vais pas tarder à le savoir, non ? ». « C’est donc que vous savez comment les choses se passent ici ? ». « Moi non. Enfin… pas directement, J’ai des copains qui ont été amenés ici parce qu’ils n’avaient pas respecté le couvre-feu. J’en ai même un que les feldgendarmes ont arrêté parce qu’il conduisait son vélo sans tenir son guidon. Il a passé une nuit ici, rien que pour ça ».
Jean Havart ne fut pas le seul résistant à être emprisonné ce soir-là. Vingt-six autres personnes le furent également. Or, i! pensait être le seul. Comment en effet ne pas se sentir terriblement seul lorsque, les bras levés en l’air, on reçoit dans le dos de multiples coups de crosse. Jean résiste du mieux qu’il peut et dit n’avoir heureusement jamais reçu de coups au visage.
Que lui veut-on ? Qu’il donne des noms ? Quels noms ?
Jean est peu loquace et au bout d’une heure, une heure enfin, l’interrogatoire cesse. Avant d’être conduit dans une pièce isolée, il perçoit de la bouche d’un officier allemand le nom d’Henri Amiraud. Jean devait partager sa cellule. Plus âgé que Jean, cet homme était aussi un habitant de Malestroit. Il avait été arrêté lui aussi et son visage était plein de plaies en raison des coups reçus. Arrivant à sa hauteur, Jean tendit la main pour le saluer lorsqu’il reçut un violent coup de pied qui lui fit traverser toute la pièce à plat ventre. Ses geôliers riaient de leur bon tour. Mais Jean se rebella. On le saisit par les cheveux ; sa tête fut fracassée contre la cloison. « Dans des moments comme ça, on comprend vite qu’il vaut mieux la fermer ».
La nuit se déroula calmement, ponctuée seulement par la visite d’un soldat allemand, « un brave type qui nous offrit une cigarette et qui insista : vous terroristes. Mais, moi demain permission. Guerre Kaputt. » Le lendemain matin, un autre soldat entraîna Jean et son compagnon dans une pièce et les fit asseoir autour d’une table ronde. Assis lui même, le fusil entre les jambes, il finit par s’endormir. Jean Havart se souvient avec amusement de la tête des deux S.S. qui, entrant dans la pièce, le découvrirent dans cette attitude et de leur coup de colère. « H s’est tenu au garde à vous devant nous pendant tout le temps où il se fit engueuler. Les S.S. sont restés dans la pièce toute la nuit, y ont mangé de la confiture avant de s’endormir à leur tour sur des lits de camp ».
A 4 h du matin, l’interrogatoire reprend. C’est alors que Jean Havart se rend compte que dix-huit hommes de Malestroit partagent son sort. Regroupés dans la même pièce, il reconnaît parmi eux un des ses coéquipiers au football. « II avait un rôle important au sein de la Résistance. Je le savais et l’avenir fera de lui mon officier ».
Tour à tour, chaque détenu est conduit dans le bureau de l’officier supérieur allemand. Jean Havart passe parmi les derniers. Un coup d’oeil furtif à la seule fenêtre de la pièce pour constater que ses compagnons n’avaient pas été conduits hors de la Kommandantur et Jean Havart était face à face avec l’officier.
Comment ce dernier avait-t-il été informé ?
Par la mairie de Malestroit ? Par le collaborateur français ?
Nous l’ignorons. Quoiqu’il en soit, il appela Jean Havart « Monsieur ». Il ne croyait pas à son appartenance à cette « bande de voyous et de terroristes » que constituaient à ses yeux les résistants. Mais, Jean était un réfractaire. H était donc en marge de la loi. Jean Havart se mit en colère : comment les Français pourraient-ils continuer de manger si tous les agriculteurs, comme lui, partaient en Allemagne ou sur les côtes construire le Mur de l’Atlantique ? L’officier acquiesça. Les informations obtenues sur Jean Havart étaient bonnes ; il n’avait pas de raison de le garder plus longtemps, n’ayant pas reçu l’ordre de maintenir en prison les réfractaires. Incrédule, le jeune Français fut donc libéré. « Attention, nous connaissons votre nom et votre adresse. Vous devez rester à notre disposition » dit l’Allemand au jeune homme en lui ouvrant lui même la porte. Bien entendu, Jean Havart n’en fit rien. Profitant de ce coup de chance extraordinaire, il se précipita chez lui pour rassembler quelques effets personnels et se réfugia en pleine nature.
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« Ma libération avait été miraculeuse. Je ne souviens encore de ces quelques marches que je descendis à la sortie de la Kommandantur. Une cinquantaine de soldats allemands semblait me dévisager. Allaient-ils me reprendre aussitôt ? Jouaient-ils avec moi ? Pour ne pas me faire remarquer, je choisis de partir calmement et de ne pas m’approcher des murs des maisons pour ne pas devenir une cible trop facile. Je me souviens de la terrible angoisse, de la terrible soif aussi, qui m’étreignirent. N’étant plus visible de l’ennemi, je me mis à courir, à courir. J’étais vraiment libre et bien décidé à me battre pour le demeurer ».
Huit personnes, parmi celles qui avaient été arrêtées, furent conduites en prison à Vannes. Elles y restèrent un mois et demi avant d’être, elles-aussi, relâchées bien que la plupart fussent bel et bien en rapport avec la Résistance. Seul un jeune Canadien, Guillo, envoyé en mission dans la région de Malestroit, fut tué au moment de sa capture. Selon Jean Havart, il aurait vraisemblablement cherché à ne pas être pris vivant… Quant au collaborateur, il fut assassiné quelque temps plus tard… « Ordre fut donné de le tuer. Le Débarquement n’avait pas encore eu lieu. Le laisser vivre nous mettait en danger, il fut exécuté par quatre des huit résistants que les Allemands, sans le savoir, venaient de libérer ».
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Jean Havart continua de vivre en pleine nature, revenant irrégulièrement chez ses parents pour aider aux travaux de la ferme. Mais il fut cependant l’un des premiers à rejoindre le maquis de Saint-Marcel dès les premiers jours de sa formation. « Nous avons pu occuper les espaces les moins à découvert. Je connaissais bien le coin pour y avoir chassé. Nous étions souvent jeunes, sans connaissance des combats militaires. Aussi la présence, parmi nous, d’anciens soldats et de prisonniers de guerre évadés nous était précieuse. Ils nous apprirent le fonctionnement des armes françaises alors qu’un peu plus tard les parachutistes S.A. S. nous instruisirent sur des armes américaines et anglaises. J’étais près du terrain de parachutage Baleine dans un bois qui, lors de la bataille, ne
fut pas directement exposé aux tirs de l’ennemi. Les plus âgés d’entre nous reçurent ordre de partir au nord et à l’est du terrain Baleine, en direction de la ferme Beauséjour. Nos responsables pensaient sans doute que si l’ennemi parvenait jusqu’au camp, il attaquerait par là, dans cette zone particulièrement broussailleuse ». Jean Havart se porta volontaire pour suivre le groupe. Ne connaissait-il pas très bien le coin pour y avoir longtemps traqué le gibier ? Son chef de groupe, le sergent Emile Morel accepte de le prendre et le désigne pour établir les relations entre les différents postes et leur transmettre les ordres.
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Dans les jours qui suivirent la Bataille de Saint-Marcel, les Allemands qui avaient réussi à fuir cherchent à reconnaître parmi les jeunes garçons des environs, les maquisards qui les avaient si bien combattus. Ainsi, les rafles, les perquisitions, les patrouilles se multiplièrent
La ville de Malestroit fut totalement encerclée le 4 juillet 1944 à partir de 9 heures.
« Mon père, fatigué, avait eu besoin de moi à la ferme. Aussi avais-je passé la nuit à la maison. Le canal de Nantes à Brest que j’envisageais d’emprunter pour fuir, était déjà sous surveillance ennemie. Plus de deux cents soldats de la Wehrmacht avaient été mobilisés. Il y avait des soldats partout. D’une voiture munie d’un haut-parleur, un appel fut lancé : toutes les maisons devaient avoir leurs portes et fenêtres ouvertes. Tous les hommes entre 18 et 60 ans qui se trouveraient à l’intérieur des habitations seraient immédiatement exécutés sur place. Ils devaient au plus vite se rendre sur le champs de foire. Pour moins attirer l’attention sur mon compte, c’est dans mes habits usagés d’agriculteurs et avec mes vieux sabots, que j’avais pris la précaution de remplir de paille, que je suis parti rejoindre tous les gars du village. Ils étaient soit plus jeunes, soit plus âgés que moi. Ceux de mon âge étaient en Allemagne ou au maquis. Les personnes qui me reconnurent me firent comprendre que ma présence ici était totalement folle. Mais que pouvais-je faire d’autre ? Ces connaissances tentaient de me cacher derrière elles jusqu’au moment où l’on nous obligea à nous tenir tous alignés à distance régulière les uns des autres. Les Allemands exigeaient de notre part un silence absolu et chaque rang devait être éloigné des autres de trois mètres afin d’éviter tout contact entre nous. Je vis à une centaine de mètres de moi un jeune garçon, originaire de Lorient, de passage à Malestroit, tenter de fuir. Il fut vite rattrapé et reçut une pluie de coups d’une extrême violence. Le maire de Malestroit, Edmond Besson, protesta énergiquement auprès de l’officier supérieur allemand : « J’ai fait la guerre. J’ai participé en tant que gendarme à l’occupation en Allemagne. Jamais, jamais, m’entendez-vous, je n’ai vu employer de pareils procédés ». L’officier resta sourd à ses suppliques et les Feldgendarmes, qui avaient été faits prisonniers au matin du 18 juin à Saint-Marcel, commencèrent leur inspection dans les rangs. En arrivant à ma hauteur, l’un d’eux me repéra. Il resta un bon bout de temps derrière moi. Je ne devais pas bouger. Finalement, il décida de me faire sortir des rangs pour me conduire dans un endroit isolé près de la Kommandantur.
Il était persuadé de m’avoir vu. Mais où ?
Il prit tous mes papiers : ma vraie carte d’identité et mes papiers militaires ». L’Allemand consulta le tout avec circonspection avant de lui demander s’il ne connaissait pas le faubourg Saint-Michel à Paris… « Non, mais le faubourg Saint-Michel à Malestroit, oui… » répliqua sans se démonter Jean Havart qui désignait la rue menant à ce quartier, pour lui si familier. Il y habitait. Il s’en suivit un échange des plus surréalistes. Avec un accent très prononcé, hachant chaque syllabe, le soldat dit avec nostalgie qu’il avait vécu douze ans à Paris avant-guerre et qu’il avait travaillé au faubourg Saint-Michel… Il martela cette information deux fois avant de conclure par un tonitruant «Foutez-moi le camp! ». Jean qui ne voulait pas être à nouveau intercepté et exécuté sur place refusa. L’Allemand s’énerva. « Fichez le camp ! ». Jean, peu rassuré, rentra vite chez lui en prenant la précaution de marcher au milieu de la chaussée. En ce temps-là, l’ennemi était bien nerveux et n’économisait pas les balles… Jean Havart, pourtant, venait de connaître là son troisième coup de chance… Emile More!, son sergent-chef lors de la bataille de Saint-Marcel, connut une destinée plus funeste. Arrêté chez lui, il ne révéla rien et ses bourreaux lui auraient cousu la bouche avant de l’exécuter. Son cadavre fut retrouvé dans le charnier de Penthïèvre. Son petit neveu, âgé de sept ans, avait couru en pleine nuit prévenir Jean Havart de se sauver à nouveau.
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Fin juillet, Jean Havart reçut l’ordre de récupérer des armes sauvées de la destruction de la Ferme de la Mouette. « Par groupe de neuf, nous allions à deux kilomètres de chez moi jusqu’à un champ. L’agriculteur, complice, avait planté des betteraves au dessus du trou où nous avions camouflé nos armes. En passant par des chemins creux, nous nous donnions des frayeurs en entendant les aboiements des chiens des fermes près desquelles nous passions. I! fallait beaucoup marcher en ce temps-là. Nous avions décidé de reconstituer notre dépôt d’armes quinze kilomètres plus loin. Je passais toujours le premier… On me faisait confiance, il faut dire qu’en plus d’être chasseur, je braconnais aussi de nuit, de temps à autre… Les autres se disaient que je savais où j’allais… Nous devions nous rendre au moins deux fois par semaine, plus par la suite, jusqu’à ce second dépôt d’armes mais nous évitions soigneusement les nuits de pleine lune ».
Août 1944. Jean Havart est sollicité par son capitaine pour prêter assistance à un parachutiste S.A.S. à Callac. Quatre mille Allemands étaient alors établis à proximité de cette localité. Avec l’aide d’une liaison établie au Roc Saint-André, le contact avec le parachutiste devait finalement se dérouler au bourg de Serent. « Nous étions à 500 mètres de l’entrée de ce bourg. Une vieille grand-mère sort d’un chemin creux. Elle hurle à la mort, courant à notre rencontre, les bras levés. Nous étions tous les deux à bicyclette et ralentissions l’allure sans trop comprendre. « Tous les hommes de Serent sont morts. Les Allemands les tuent tous sur les marches de l’église ! ». Inconscients, nous n’avions pris sur nous aucun papier. Si j’avais un bon vélo demi-course, mon compagnon ne possédait qu’un vélo de femme. Nous avons fait demi-tour et à ce moment-là la chaîne de vélo de mon copain céda. Une patrouille allemande finit par nous repérer et nous tira dessus, heureusement sans dommage. La grand-mère nous avait sauvé la vie. Deux hommes avaient effectivement été exécutés. Nous avons pris la route de Callac. Arrivés sur place, nous avions soif. Nous avons déposé nos vélos devant un café. Je me rappelle l’étonnement de la patronne lorsqu’elle nous vit. Les Allemands étaient partout et il était extraordinaire que deux jeunes garçons circulent ainsi librement. Elle était morte de peur et nous demanda instamment de boire très vite et de repartir immédiatement sans payer. A peine avait-elle dit cela que j’aperçus par la fenêtre ouverte une patrouille allemande arriver lentement à bicyclette. Au fur et à mesure, je reculais dans la pièce. Heureusement, ils ne nous virent pas. Nous en avons eu !a soif coupée ».
Repartis par de petits chemins, le vélo le plus souvent à la main, Jean Havart et son camarade parvinrent à la nuit tombée à joindre le jeune parachutiste Pacifici - il avait juste 20 ans – qui les attendait en civil depuis longtemps dans un café. Le chemin du retour jusqu’à Malestroit fut long et à 3 h du matin, sans avoir rencontré d’Allemands, Jean Havart s’endormit sur la table d’une maison amie où de braves gens leur offrirent à boire et à manger. Après une très courte halte Jean et ses compagnons devaient traverser la nationale menant à Vannes. « Nous avions bien observé les alentours et tendu l’oreille avant de traverser. Comme à mon habitude, je suis passé le premier, mon vélo à la main. Une rafale de mitraillette fit aussitôt de multiples étincelles sur le goudron. J’arrivai à rejoindre le fossé d’en face et sortis ma carabine. Pacifici, resté de l’autre coté, me donna l’ordre de revenir. Il fallut qu’il insiste vraiment beaucoup pour que je finisse par accepter. Nous étions gênés par nos vélos. Nous avons dû les abandonner dans un endroit où nous étions sûrs de les retrouver. Lorsque cela fut fait, nous avons pu traverser la route, cette fois-ci sans dommage ».
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Jean Havart a été impressionné par le professionnalisme des parachutistes S.A.S. et avoue avoir voulu devenir l’un d’eux. Il fit part de son désir à l’un des officiers parachutistes. Mais son capitaine F.F.I., Jean Dessus, le lui refusa. « Veux tu donc vraiment mourir jeune ? » lui dit-il. Cela ne l’empêcha pas pour autant d’accomplir d’autres missions, notamment lors de la libération de Vannes à laquelle il participa.
D’après lui, Jean Havart a mauvais caractère. Il en tient pour preuve la brièveté de sa carrière militaire aux lendemains de la guerre. Son amour de la terre et de la nature fut plus fort que son goût de l’aventure et du combat
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Jean Havart est resté un homme libre.