août 26 2008

Maquis de Saint Marcel : Jean Garnavault : Une exceptionnelle épopée à travers l’Europe en guerre.

Dans l’une des salles du Centre international de séjour d’ Hérouville, près de Caen, sous le regard attentif d’un journaliste professionnel, Cécile, Linda, Alice et Moussa, sont seuls ce 5 février 1993 face à Monsieur. Jean Garnavault. Ils lui ont demandé d’évoquer son extraordinaire passé de résistant. Ils ont préparé ce moment mais ils ne savent pas encore à quel point l’histoire de leur interlocuteur sort de l’ordinaire… Depuis, M. Garnavault nous a écrit pour nous soumettre de nombreuses précisions qui viennent enrichir considérablement ce document dont l’origine est une authentique rédaction d’élève. Voici donc le récit complété que Cécile a établi à la suite de cette rencontre, le récit d’un périple, vraiment peu banal à travers une Europe en Guerre, une Europe en feu de l’Espagne à l’Ukraine…

Tout commence lors de l’invasion allemande en 1940. Jean Garnavault est un jeune normand de 16 ans. Il vit dans la ferme familiale où il aide ses parents. Républicain dans l’âme, il n’accepte pas l’occupation nazie…

Sa réaction est immédiate: il faut résister. Ses parents possèdent un poste de radio. Ensemble, ils écoutent tous les jours la radio de Londres. « Nous étions, affirme t-il, heureux de savoir que la France continuait le combat sous la direction du Général De Gaulle et que des Français avaient rallié immédiatement la capitale anglaise dès son appel. ». Pour Jean Garnavault, il fallait donc agir … Mais comment ?

La réponse à cette interrogation, il la trouve lorsqu’en septembre 1941 tombe dans un pommier de la ferme familiale, un parachute avec une petite boîte en carton. Celle-ci contient un pigeon voyageur anglais ainsi qu’un questionnaire demandant d’accomplir des recherches pour faire connaître aux alliés anglais le lieu de stationnement des troupes allemandes, leurs sigles, le matériel qu’ils utilisaient etc… La petite bourgade de Lisores est proche de la côte de Basse-Normandie et chaque détail observé dans cette région peut avoir son importance pour les Anglais… L’attention de Jean Garnavault et de son ami Bernard Gautier est surtout attirée par le journal La France Libre qui est également dans la boîte. En effet, dans celui-ci est retranscrit en entier l’appel du 18 Juin 1940 du général de Gaulle. Un passage retient l’attention de M.Garnavault. Il mentionne :

«  Voilà pourquoi je convie tous les Français où qu’ils se trouvent à s’unir à moi dans l’action, dans le sacrifice et dans l’espérance. »

Le pigeon est recueilli, nourri et finalement relâché avec des renseignements conformément aux exigences des Alliés. Si les Anglais sont à l’origine de ces envois de pigeons, le journal La France Libre donne à penser à Jean et à son ami Bernard qu’ une véritable entente existe entre ceux de la France libre et les Britanniques.

Dès lors, Jean et Bernard décident de rejoindre la France Libre à Londres, sans se douter de l’aventure qui les attendait.

«  J’ai connu mon ami Bernard Gautier à l’automne 1940 lorsque mes parents l’embauchèrent à la ferme. Son père, un cantonnier, étant tombé malade, Bernard avait dû chercher un emploi et abandonner ses études. Il désirait être admis dans la Marine marchande. Dès son arrivée chez nous, nous sommes devenus de très bons amis… Notre engagement dans la Résistance fut le résultat de nombreuses discussions sur la présence des Allemands en France, sur leur fanatisme, sur l’exécution des patriotes à Chateaubriand. Nous avions en tête de nombreuses images : celle des généraux républicains de Valmy, celle des jeunes gens des barricades du siècle dernier… Les oncles, frères et beaux-frères de ma mère, anciens combattants de 14 - 18 étaient des exemples pour nous et nous avions à leur égard un profond respect. »

L’idée de Jean était de rejoindre en Espagne le Consulat Britannique de Barcelone; celle de Bernard était de partir en bateau… Mais, comme ils ne savaient pas nager ni l’un ni l’autre, la première solution fut finalement retenue. Avant de partir, les deux amis vendent des lapins de garenne qu’ils avaient braconnés pour se procurer l’argent du voyage…

« Nos familles respectives furent admirables. Le père de Bernard donna son propre vélo, dont il ne pourrait plus se servir, tout en sachant que nous allions nous évader et ignorant s’il pourrait revoir son fils avant sa mort. Ma mère, de sa belle écriture, avait inscrit les renseignements qui étaient susceptibles de nous être utiles. Mes soeurs aînées étaient au courant de notre projet mais ne dirent rien qui eut pu nous décourager. Au moment de partir, ma mère pleurait … Si les adieux furent difficiles, jamais nous n’avons eu à discuter en famille de nos intentions. ».

Ils quittent Lisores en vélo le lundi 2 Août 1942 et arrivent à Orléans en soirée. Ils atteignent Nevers le lendemain et Moulins dès le surlendemain. Le jeudi, ils partent en reconnaissance en vélo sur la route de Moulins à Saint Pourçain sur Besbre… L’Allier est un département coupé en deux par la ligne de démarcation. Son franchissement est impossible sans autorisation préalable. Les ennuis commencent là car les Allemands refusent le passage à Jean et à son ami.. Ayant récupéré dans un hôtel de Moulins leurs valises, ils prennent alors la route qui longe la ligne de démarcation et après une dizaine de kilomètres, ils prennent contact avec une famille d’agriculteurs des environs de Saint-Pourçain sur Besbre. Ces personnes les munissent de fourches à foin et de vestes de travail et les transforment ainsi en paysans… « Nous aurions pu être des traîtres et les vendre mais ces braves gens nous ont heureusement fait très rapidement confiance… La fermière attendit la relève du poste de garde allemand pour nous indiquer l’endroit vers lequel nous devions nous diriger … Nous n’avons donc pas eu de passeur. ».

C’est ainsi qu’en plein jour, le jeudi, quatre jours seulement après leur départ, Jean et Bernard passent de zone occupée, en zone dite libre… De l’autre côté de la ligne, ils sont accueillis par des soldats français qui montent la garde. Ceux-ci les restaurent et les hébergent le jeudi soir.

« Il nous fallut prendre une chambre d’hôtel à Vaumas (Allier) et patienter jusqu’au dimanche matin, jour de l’autorisation de passage de la ligne du fermier et de son fils, pour récupérer nos vélos et valises… Un groupe de réfugiés d’origine juive arriva dans la nuit du vendredi au samedi. Ils avaient bénéficié des services d’un passeur. Les hommes âgés, les femmes et les enfants étaient épuisés : ils avaient parcouru 15 à 20 kilomètres à travers champs et bois, ruisseaux, rivière et, malgré leur arrivée en zone dite libre, ils portaient l’étoile jaune sur leurs vêtements… »

Ayant donc récupéré leurs vélos à Vaumas, ils séjournent chez l’une des grandes tantes de Jean à Foulnoux, petite commune de la Creuse, à proximité du camp militaire de La Courtine. A peine avaient-ils franchi la ligne de démarcation, qu’ils avaient écrit de Vaumas… au Maréchal Pétain pour solliciter un rendez-vous!. Une réponse ayant été négative, ils se décident à aller à Vichy en vélo pour approcher le Maréchal. Ils pensent encore naïvement obtenir de lui des laissez-passer ou des passeports pour joindre l’Angleterre via l’Espagne!… Ils font alors toujours un peu confiance en Pétain mais détestent Laval. Pétain ? N’avait-il pas été un vrai chef digne de respect et vénéré de ces hommes en 14 - 18 ? Et puis, n’avait-il pas été ambassadeur de France à Madrid avant - guerre ?

« La presse de la région, très favorable à Pétain, était très louangeuse à son égard. Elle expliquait que, tous les matins, il se promenait dans les jardins du pavillon Sévigné à Vichy… Nous avons donc envisagé de le rencontrer lors de sa promenade journalière. Notre confiance en Pétain était cependant limitée depuis sa poignée de main à Hitler à Montoire… Mais elle était totalement nulle à l’égard de son entourage. Jacques Leroy-Ladurie, ministre de l’agriculture et du ravitaillement du maréchal était venu à Caen. Nous l’avions entendu. Il préconisait à l’ensemble des agriculteurs d’accroître au maximum leur production agricole. Les Allemands réquisitionnaient l’essentiel de notre production, nous le savions très bien, aussi le discours de ce ministre nous scandalisa. Produire plus, c’était collaborer et Leroy- Ladurie faisait le jeu de la collaboration. »

Les gardes du corps de l’Hôtel du Parc, résidence du gouvernement et ceux du pavillon de Sévigné, résidence particulière du Maréchal, empêchent Jean et Bernard de l’approcher. La ville de Vichy est alors rempli de policiers en civil et en uniforme qui gardaient souvent les nombreux hôtels transformés en ministères en raison des événements…

« Nous sommes restés quatre jours dans un hôtel de Bellerive sur Allier, descendant tôt le matin autour du pavillon Sévigné, pour essayer de surprendre le Maréchal. Ne le voyant jamais, nous sommes allés aux abords de l’Hôtel du Parc, siège du gouvernement. C’était un après-midi d’août, la chaleur régnait. Nous étions dans le parc face à l’Hôtel lorsqu’une nuée de policiers en civil, revolvers à peine dissimulés, arrivèrent, précédant d’un quart d’heure à peine le sinistre Laval. Nous avons eu peur. Toutefois, nous n’avons pas perdu notre sang froid. Nous nous sommes concertés. Bernard, après avoir lentement pris son vélo, s’en alla. Je le suivis sans plus de précipitation quelques temps plus tard. Quelques semaines plus tôt, Laval avait été blessé à Versailles par un Caennais résistant, Paul Collette, lors d’une revue de la Légion antibolchévique. Depuis, la surveillance avait été considérablement renforcée. Pour notre part, nous étions devenus vraiment conscients que Pétain et son entourage trahissait la France. »

Ainsi, ils reprennent la route de Foulnoux en Creuse à la fin du mois d’août 1942, non sans avoir essayé de joindre une dernière fois les bureaux du maréchal. Ils ont enfin compris leur naïveté…

Ayant de l’argent, ils décident de poursuivre leur voyage. De Neussargues, ils descendent à Perpignan en train. A l’été 1942, période au cours de laquelle la Résistance s’organisait, il était relativement facile de voyager et les deux amis ont déjà en tête le discours qu’ils tiendraient en cas d’arrestation par des gendarmes français : ils diraient alors que les Allemands les avaient obligés à effectuer des transports d’armes pour eux, que les choses avaient mal tourné, qu’ils avaient eu des ennuis avec eux et qu’ils étaient finalement partis dans le Midi pour les vendanges afin de se faire oublier. Beaucoup de gendarmes étaient encore très fidèles au maréchal Pétain et lorsqu’ils voyaient de jeunes garçons, ils les incitaient souvent à rejoindre les Camps de jeunesse créés par l’Etat français.

De Perpignan, ils gagnent en vélo Argelés, Collioure et Cerbère, dernière ville avant l’Espagne. Leur carte d’identité mentionnait respectivement: Gautier B, Vimoutiers, Orne et Garnavault J, Lisores, Calvados.

Cerbère est un petit port des Pyrénées-Orientales. Ils décident de s’y reposer quelques instants à la terrasse d’un café tout en gardant leurs vélos à proximité d’eux. Jean et son ami Bernard intriguent les gendarmes qui passent alors :

« Ils ont demandé à voir nos papiers et ont vérifié notre adresse sur les plaques de nos vélos. Cette plaque était obligatoire. Ils ont regardé à l’intérieur de nos valises dans lesquelles nous avions conservé nos bleus de travail. Ils prirent connaissance du texte d’une carte postale que je destinais à la tante de Foulnoux et dans laquelle je lui écrivais que nous avions l’intention d’escalader prochainement les collines des environs de Lourdes… Ces gendarmes ont vraisemblablement compris nos intentions. Ils se montrèrent finalement assez sympathiques en nous recommandant de repartir immédiatement et en nous précisant que deux policiers allemands en civil étaient de l’autre côté de la place du village. Ils nous conseillèrent de leur dire, au cas où ils nous interpelleraient, que nous étions à la recherche d’un emploi et que nous étions venus dans la région pour participer aux vendanges. Nous sommes donc repartis en vélo de ce café, lentement puis en augmentant la vitesse dès que nous avons été hors de vue des Allemands et de leur Traction avant. A trois ou quatre kilomètres de Cerbère, nous avons emprunté un sentier au travers des vignes. Il était en forte pente mais, de là, on voyait très bien la route. C’est ainsi que nous avons vu passer la fameuse Traction avant… Ce sentier menait à un chemin de montagne. Nous l’avons pris et nous sommes arrivés dans un hameau catalan. Personne ne parlait français à l’exception du boulanger qui faisait alors sa tournée avec son mulet et une carriole. »

Cet homme a vite compris la situation et l’ objectif des deux amis. De leur côté, ceux-ci sont persuadés que les policiers allemands les recherchent. Il ne faut pas rester là mais passer au plus vite en Espagne… « Nous avons été forcés de lui faire confiance. De plus, il nous offrait la possibilité de nous cacher dans une grotte souterraine à un kilomètre de ce hameau. Nous nous sommes mis d’accord avec lui pour être camouflés et ravitaillés ainsi que pour entrer en contact avec un guide quelque peu contrebandier… Il nous logea finalement dans une fermette abandonnée et nous nourrit.»

La transaction se fait facilement avec le passeur qui leur demande 5000 francs contre des Pesetas espagnols. Il les héberge la nuit de leur départ et leur fournit aussi des espadrilles. Jean et Bernard laissent leurs vélos et leurs valises et donnent 1000 francs au boulanger pour qu’il les renvoie à Foulnoux.

Le 3 septembre 1942, ils quittent Cerbère à 2 heures du matin pour les cimes des Pyrénées. Ils sont seuls avec leur guide. Celui-ci, vers 11 heures, prend leurs cartes d’identité qui sont mises dans une boîte à biscuits, elle-même camouflée dans une cache, au sommet des Pyrénées. En cas d’arrestations par les policiers espagnols, il ne fallait absolument pas que leur véritable identité soit découverte. Le guide et le boulanger leur avait conseillé de se faire passer pour des Canadiens français. Après un déjeuner copieux, le guide leur indique la direction à suivre jusqu’à la vallée espagnole et les quitte en leur disant de se reposer un peu. Il part seul en reconnaissance afin de voir si les gardes frontaliers sont par là et leur recommande de partir, s’il n’est pas revenu au bout d’une heure. Il est 14 heures. Une heure plus tard, il n’est toujours pas de retour.

« Au cours de cette traversée, nous n’avons pas eu peur. Nous avions surtout très soif en raison de la chaleur et de la proximité maritime. Le fait de passer la frontière en ne perdant pas de vue le bord de mer nous a permis de ne pas nous perdre car nous ne possédions pas de boussole. Nous étions ainsi rassuré, nous ne revenions pas sur nos pas… »

A 22 heures 30, ils ont franchi la montagne entre Cerbère et Figueras. Ils dorment quelques temps dans une meule de paille. Dès le petit jour, ils reprennent la marche en suivant la voie ferrée, contournent Figueras et passent au travers de jardins. Ils se présentent par hasard dans une fermette et ont, de nouveau, beaucoup de chance. En effet, cette exploitation agricole est tenue par la femme d’un républicain espagnol réfugié en France. Son jeune fils, coiffeur, parle français. Nourris, ils bénéficient d’une coupe de cheveux à la mode du pays, cela leur permet de mieux se fondre dans la population locale: «  Il nous a fourni un béret catalan et acheta pour nous des billets de train pour Barcelone. Il prit pour nous des risques et, sans lui, nous n’aurions pas pu prendre le train à Figueras ».

Ainsi, peuvent-ils arriver sans dommage au consulat britannique de Barcelone, le 6 septembre 1942. Etonnée de voir de si jeunes résistants, la secrétaire principale du consulat, Miss Cautley leur fait savoir, non sans humour, que « De Gaulle n’avait pas besoin d’enfants de troupe ». Mais déterminés à se faire entendre les deux jeunes normands refusent d’abandonner… Ils ne sont pas venus pour rien et ils lui donnent le reste d’argent français en leur possession. Ils lui communiquent des renseignements importants pour la mise en oeuvre de futures opérations alliées : sur le camp d’aviation allemand et le champ de course de Lisieux, sur le dépôt d’essence et le dépôt de munitions du camp du Bois de Neuville à Livarot, etc…

Finalement, employé par le vice-consul Mrs. Wakefield, Bernard est chargé d’interroger les évadés qui arrivent chaque jour de France. Chaque Canadien, Belge ou Français qui parvenait au consulat devait décliner son identité, indiquer son itinéraire d’évasion etc… Ces précautions permettaient de détecter les éventuels traîtres ou espions. Bernard eut pour cela toute la confiance de Miss Wakefield.

Bernard Gautier veut devenir marin mais son emploi au consulat l’intéresse et il y reste jusqu’en janvier 1943. Arrêté à cette date, il est incarcéré huit jours à la prison de Barcelone d’où il est libéré grâce à l’ intervention du vice-consul anglais … C’est avec des papiers régularisés qu’il part à Madrid à l’Ambassade du Royaume -Uni. Il y travaille mais ses responsabilités sont plus importantes voire dangereuses. En effet, outre les interrogatoires des évadés, Bernard est chargé de suivre les espions allemands afin de connaître leurs parcours et leurs lieux de résidence…Aprés quoi, les services anglais du contre-espionnage interviennent. Il quitte finalement l’Espagne pour réaliser son voeu : devenir marin. En juin 1943, il part via Lisbonne et l’Afrique du Nord et c’est clandestinement qu’il peut finalement atteindre Tripoli où il est incorporé dans les Forces Navales Françaises Libres. C’est sur le bateau de guerre de la France Libre « Le Commandant Daminé » qu’il termina la guerre sain et sauf.

Pour sa part, Jean ronéote les communiqués de guerre des Alliés et les distribue ensuite par courrier et à pied dans Barcelone avec l’aide d’un jeune Espagnol. Ils sont remis à d’autres consulats et dans diverses maisons. Le Consul Britannique promet à Jean de le faire partir à Londres par la voiture diplomatique. Il doit donc patienter. Mais Jean est trop impatient : il veut être pilote. Il décide donc de joindre Londres au plus vite par la filière « Rail » pourtant plus dangereuse. Cette filière fonctionnait ainsi : Il fallait prendre le train à Barcelone pour Valence. A Valence, un contact devait être établi en se rendant à une adresse apprise par coeur ou en donnant à un membre de la filière un mot de passe précis. Le contact réalisé, il devait remettre un nouveau billet de chemin de fer pour aller plus loin, en direction de Gibraltar ou de Lisbonne.

Mais, malheureusement, Jean Garnavault se fait arrêter dans le train de Barcelone-Valence…

« J’ai été arrété avec un autre Français par des policiers en civil. Pour circuler, il fallait des sauf-conduits. Or, nous n’en avions, ni l’un, ni l’autre… Nous avons été placé dans un compartiment avec un réfugié juif vite rejoint par un couple de même origine. Ce jour là, nous avons donc été cinq évadés à être interpellés dans ce train. Sur le quai de la gare de Tarragona où nous sommes descendus, j’ai tenté de m’évader. Je fus repris. Mais le copain, arrêté avec moi, profita de cette diversion et pu s’enfuir. En remontant dans un wagon, il est descendu de l’autre côté sur les rails. Il réussit à rejoindre Valence dans un train de marchandises.

Quant à moi, ayant encore réussi à m’enfuir du local où j’étais, je suis tombé à la sortie sur des policiers… J’ai été mis au cachot, après avoir subi des sévices. L’emprisonnement fut dur. Sous prétexte de respecter des mesures d’hygiéne, nos vêtements étaient désinfectés à notre arrivée en prison. On nous a rasé le crâne. Les endroits les plus intimes étaient eux aussi passés à la tondeuse. Quarante - huit heures plus tard, on nous rendit des habits pleins de poux et d’autres bestioles. La nourriture était restreinte et les prisons surchargées. Il y avait un grand nombre de prisonniers républicains de la guerre civile. Tous les trimestres, trois de ces prisonniers étaient fusillés. Quant à moi, j’étais quelquefois avec des prisonniers de droit commun, des assassins » .

Il est interné dans la prison de Tarragona, le 12 octobre 1942 puis au camp de Miranda d’Ebro où il arriva le 15 décembre .

Le 15 janvier 1943, sous l’identité de James Raymonds, nom canadien français, Jean Garnavault, qui se dit alors âgé de 16 ans, est libéré, suite à une grève de la faim de sept jours, après quatre vingt seize jours d’internement !… Cela m’a suffit pour ressembler aux déportés de Buchenwald, la très mauvaise nourriture de la prison avait engendré la dysenterie et le scorbut… Une centaine d’internés furent également libérés, les plus jeunes et les plus vieux. ».

Remis à l’ambassadeur du Royaume-Uni, il est emmené à l’hôtel Mediodia de Madrid puis transféré à Gibraltar, territoire britannique où il arrive le 18 Janvier 1943. Les Anglais lui demandent alors d’opter entre le général de Gaulle ou le général Giraud. Pour lui, le choix est fait depuis longtemps : c’est à l’appel du 18 Juin 1940 qu’il a répondu… Ce sera donc de Gaulle !.. «Jean Garnavault précise: « De Gaulle était alors très contesté par les Américains et ils comptaient sur le général Giraud. L’intransigeance de de Gaulle était très forte pour tout ce qui touchait à l’indépendance de la France, notamment dans sa gestion de nos colonies d’alors. Il faut par ailleurs savoir que les résistants de toutes tendances et principalement ceux qui se réclamaient de De Gaulle restèrent quelques semaines, voire même quelques mois, en prison après le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942. »

Pour Jean Garnavault, la traversée de Gibraltar à Glasgow (Ecosse) dure huit jours. Sur le bateau « L’Ormande », il dort dans un hamac dans un dortoir de trente soldats et mange pour la première fois de la nourriture anglaise. « Outre des Français et des Belges libérés du camp de Miranda avec moi, il y avait quelques gaullistes sortant des prisons d’Afrique du Nord et des marins rescapés de bateaux coulés, rapatriés en Angleterre. Notre circuit maritime était assez lent car nous naviguions en convoi et sans cesse en zigzag, pour éviter les attaques ennemies. Les sous-marins attaquaient par meutes de dix à quinze et les avions allemands Dornier intervenaient assez loin dans l’Atlantique. Cela obligeait les convois, partant de Gibraltar, à se diriger d’abord sans dommages vers l’Amérique du Sud, puis à naviger au milieu de l’Atlantique pour se diriger enfin vers l’Angleterre. Notre voyage dura huit jours et je ne fus pas témoin d’attaques ennemies. Après quatre jours de grandes tempêtes, la première partie du convoi, composé d’une trentaine de navires dont « L’Ormande » servant au transport de troupes, passe. Par contre, le reste du convoi, malgré son escorte de bateaux de guerre, est détruit à 45% par les très nombreux sous-marins allemands.

A son arrivée, il est dirigé avec ses compagnons de voyage vers Patriotic School à proximité de Londres. C’est le centre d’accueil anglais chargé de dépister les infiltrations d’espions nazis… L’Intelligence Service les interroge, sans violence, sur leurs origines, leur parcours d’évasion. Des examens médicaux eurent lieu. Etant sorti du camp de Miranda dans un état déplorable, Jean Garnavault bénéficie d’un traitement médical spécial.

Son état de santé nécessitant du repos, il est alors placé dans un centre d’accueil de la France Libre, à Pembroke Lodge, puis il passe un mois, comme convalescent, chez une famille anglaise très accueillante. C’est alors une brève période d’accalmie dans un itinéraire jusqu’alors très mouvementé.

Le 22 Février 1943, il s’engage, dans l’armée de l’air de la France Libre.

« Je fus intégré à la première compagnie de l’infanterie de l’air qui se reconstituait, suite aux pertes enregistrées au cours des combats de Libye, d’Erytrée, de Crête et de Tunisie. J’ai eu l’honneur d’être accepté par les survivants de cette première compagnie. L’ambiance était formidable. Arrivant de France, j’étais interrogé sur ce qu’était l’occupation allemande par tous ces vétérans dont certains étaient aussi jeunes que moi. L’ entraînement au combat au camp de Camberley, près du célébre champ de courses d’Ascot, fut très dur pour un convalescent comme moi. Pour obtenir l’ indispensable brevet de parachutiste, nous devions sauter d’une plate-forme haute de 35 mètres, retenus par un câble. Les deux premiers sauts véritables étaient effectués d’un ballon, les suivants d’ un Witley…Nous étions impatients de nous battre. Pour nous faire patienter et nous entraîner les Anglais nous ont fait expérimenter de nouveaux parachutes et des formes de sauts simultanés du Stirling et du planeur Horsa. Dans un Kit Bag, notre sac à dos, nous mettions nos explosifs, nos munitions, nos vivres et notre sac de couchage. Nous sautions en parachute avec ce sac et nous le laissions glisser avec une cordelette qui passait dans un fourreau en toile. Ce sac à dos rempli pesait 35 à 45 kilos, il fallait donc le faire glisser doucement, en tenant le fourreau. Sinon, le poids nous aurait abîmé le creux de la main. Nous avions essayé de profiter de l’expérimentation du saut avec le kit bag pour décider le pilote et son équipage à nous parachuter en France mais ils nous ont expliqué qu’ils n’avaient pas assez de carburant, et nous avons été contraints de revenir… »

Jean Garnavault ne nous a pas caché son admiration pour les Anglais qu’il juge comme des gens exceptionnels En effet, l’Angleterre était alors transformée en un vaste camp de rassemblement des troupes alliées C’est dans ce pays qu’arrivait le matériel américain et où se fabriquaient les ports artificiels.. C’est de là que partaient les escadrilles volantes qui allaient bombarder les unités allemandes. A chaque permission, Jean Garnavault est accueilli par la même famille anglaise avec laquelle il garde un demi-siècle plus tard des relations amicales…

Finalement parachuté avec le stick du lieutenant de la Grandière au-dessus du Maquis de St. Marcel en Bretagne, dans la nuit du 17 au 18 Juin 1944, Jean participe aux combats du 18 Juin 1944 : « Vous ne pouvez savoir à quel point la joie de retrouver la France m’a ému. Nous avons atterri avec du matériel dont quatre jeeps sur le terrain dit « La Baleine » qui se situait à l’arrière de la ferme de Monsieur et Madame Pondard. »

A l’âge de vingt ans, il doit sur ordre du Capitaine Marienne, qui dirige avec talent l’organisation du maquis, prendre la tête d’un groupe important composé d’une quarantaine de F.F.I. et faire preuve d’autorité pour sortir de St. Marcel: « Mon action à Saint- Marcel fut brève. Je suis parti comme volontaire, en renfort, lors de la première attaque, avec quelques camarades S.A.S. Le lieutenant Marienne nous demanda de traverser un champ de sarrasin pour pouvoir atteindre plus aisément le clocher de l’église de Saint- Marcel où devait se trouver un sniper allemand. Nous encadrions quatre patriotes F.F.I. On me confia un fusil mitailleur Bren et le commandement de ce petit groupe. A mi- chemin, nous avons subi des tirs d’armes automatiques. Le bruit était assourdissant dans le champ de sarrasin. Nous avons été obligés de nous éloigner, un peu en contrebas, tout en rampant de manière à contourner l’objectif et nous avons finalement atteint un gros pommier en surélévation. Les Allemands, dont le tir était surement dirigé par un sniper cessèrent de tirer lorsque nous atteignimes le contrebas .

Nous avons installé notre fusil mitrailleur et à ses côtés des carabines américaines à tir très précis. Nous avons surveillé le clocher. Très vite, nous avons eu la confirmation de la présence d’un sniper. Nous avons pratiqué un tir groupé. Le Bren, plein de graisse, ne fonctionnait qu’au coup par coup. Il m’était impossible de le nettoyer, j’avais donné mon mouchoir kaki pour recouvrir le bandeau blanc placé sur la bléssure à la tête du lieutenant Marienne. En dépit de cet inconvénient, la tactique du tir groupé fut efficace car les tirs de l’Allemand en haut du clocher cessèrent.

Nous avons combattu toute la journée. Le soir, vers 19 heures, une contre attaque fut déclenchée par les parachutistes S.A.S. et les F.F.I. Nous avions avancé de plusieurs mètres lorsque l’ordre fut donné de cesser le combat et d’évacuer le camp car les troupes allemandes convergaient en grand nombre vers Saint- Marcel. Nous devions sans plus tarder nous disperser dans différentes directions : Sérent, Trédion, Callac etc… Le lieutenant Marienne me confia un groupe de F.F.I. Il estimait aprés avoir réussi à neutraliser le sniper que je pouvais sortir ces garçons du périmètre dangereux de Saint-Marcel. Sortez-les, puis revenez nous rejoindre avait il ajouté. J’ai donc procédé à l’évacuation du camp pendant toute la nuit.

Au cours de la nuit, un F.F.I. a laissé partir une rafale de Sten. C’était un acte fou qui nous mettait tous en péril parce que les Allemands pouvaient être encore là. Il a fallu que je fasse preuve d’autorité car je craignais que cela ne se reproduise… J’ai donc rassemblé mon groupe et j‘ai dit aux gars que le prochain qui recommencerait je devrai le descendre! Pour me donner de l’autorité, j’ai sorti mon Colt muni d’un silencieux et j’ai tiré un coup en l’air démontrant que, lui, ne ferait pas de bruit !… Au petit matin, j’ai donné l’ordre aux F.F.I. de repartir dans leurs régions d’origine. Je me suis retrouvé avec deux jeunes F.F.I. et nous avons repris la route. Nous avons eu de la chance. En effet, nous avons fait halte dans un hameau., s’y trouvait.La population de ce hameau nous y a nourri et une femme, agent de liaison de la Résistance, nous donna des indications suffisantes pour retrouver le lieu de rassemblement du lieutenant Marienne tout en évitant les Cosaques de l’Armée Vlassov qui patrouillaient et semaient la terreur dans la région…

Nous sommes arrivés vers 19 heures au château de Callac. A la tombée de la nuit, vers 21 heures 30, nous sommes partis en direction de Plumelec. La pluie tombait à verse. Nous nous tenions les uns aux autres par nos blouses de paras pour ne pas perdre le contact. Joseph Jego servait de guide au lieutenant Marienne. Malgré tous leurs efforts, notre groupe se dispersa à plusieurs reprises.

J’avais à peine dormi une heure depuis mon parachutage. J’abordais ma troisième nuit sans sommeil et je n’étais pas le seul dans ce cas. Le combat intense à Saint- Marcel, la marche d’évacuation sur Callac, puis l’intensité de la pluie pendant cette nouvelle nuit de marche étaient à l’origine d’une intense fatigue. Au lever du jour, l’adjudant Chilou décida de nous faire monter dans un bois pentu, nous faisant allonger sur le sol par groupes de trois. Nous nous serrions le plus possible les uns contre les autres. L’eau tombait toujours très fort. Elle ruisselait autour de nos corps allongés. Nous dormions, épuisés. L’adjudant Chilou, avec le concours du F.F.I. Jégo, originaire de Plumelec, revint quelques heures plus tard. Ils avaient trouvé des greniers à foin dans les fermes des alentours. Pour ma part, je me suis retrouvé dans l’un d’entre eux avec une vingtaine de paras de F.F.I. L’un de nous avait des cauchemars et nous réveillait sans cesse en criant : « les Boches arrivent! Vous ne les voyez pas ? Attention! » . Mais après chacune de ces fausses alertes, nous nous rendormions vite.

L’adjudant Chilou constitua ce soir là différents groupes. Le para de première classe Garnavault Jean est intégré, avec ses camarades André Gas et Pierre Thomas, au groupe des caporaux chefs Guégan et Dejean. L’un des jeunes F.F.I,. qui était resté avec Jean Garnavault depuis Saint- Marcel, fait aussi partie du groupe. Le commando se dirigea vers le hameau isolé de Talcoetmeur. Là se situait la ferme de la famille Moisans.

« A 300 mètres de chez eux, on prit possession d’une baraque en planches très basse qui était recouverte de branchages et de fougères. Elle était protégée par un talus d’un côté et de l’autre par un champ de seigle. L’intérieur était recouvert de fougéres bien séches. Là, nous avons récupéré un peu de la fatigue accumulée. Les Moisans nous ont fourni un copieux ravitaillement. L’adjudant Chilou et Jego ont apporté des armes ainsi que des chiffons pour les nettoyer car elles avaient trop de graisse. Les caporaux chefs, anciens de la Campagne de Libye, connaissaient très bien leur fonctionnement et en pratiquaient le démontage les yeux fermés… Nous, nous étions bien plus lents… »

Le 23 juin, vers 13 heures, le groupe est surpris par des rafales d’armes. Aussitôt, les hommes se disposèrent en arc de cercle dans la direction des tirs. Ce sont des Allemands. Louis Guégan se déplaça pour aller corriger la position du jeune F.F.I. Malheureusement, les ennemis l’aperçoivent… Blessé d’une balle explosive au bras gauche, il donne l’ordre de partir sans lui et d‘avertir au plus vite les Moisans de cacher le peu de choses que le groupe leur avait donné : cigarettes, chocolat anglais… Les Moisans doivent nier nous avoir ravitaillés pour ne pas être compromis… Avec les caporaux Dejean et Thomas, Jean Garnavault doit donc absolument les prévenir. Il leur faut longer un muret limitant un champ. Mais les Allemands les voient et ils sont dans leur champ de tir. Si Dejean et Thomas réussissent à sauter le muret et à se protéger, Jean Garnavault, qui suit à quelques mètres, voit les balles crépiter tout autour de lui sans pour autant l’atteindre. «  J’ai loupé ma première tentative de saut du muret. Heureusement pour moi, le haut du muret, à l’endroit précis où je tentais de sauter, a été décalotté par la rafale d’un fusil mitrailleur. La peur m’a dopé et j’ai réussi mon deuxième saut. Derrière le muret, les balles fusent au dessus de ma tête. Nous avons couru jusqu’à la ferme des Moisans en leur criant de brûler les paquets de cigarettes, de chocolat et de nier nous connaître… Puis, nous avons pris un sentier à travers bois. Malheureusement, un autre bataillon allemand venait dans notre direction. Nous nous sommes aussitôt camouflés dans le bois, parmi les ronces. Nous remontions avec nos gants toute cette végétation derriére nous et nous nous sommes tapis dans un fossé près du chemin bordant ce bois. Les Allemands décident d’entrer dans le bois et sont à quelques mètres de nous lorsque l’imprévisible a lieu. Thomas, dont la nervosité est à son comble, s’aperçoit que sa mitraillette Sten est au cran d’arrêt. Il le débloque mais cela produit un bruit de ferraille. Les Allemands n’hésitent pas une seconde et tirent sur nous… René Dejean et Pierre Thomas sont blessés, l’un aux pieds, l’autre au bras. Je ne fus qu’égratigné au bras gauche. Mes camarades criaient de douleur lorsqu’un Allemand lança une grenade à manche. Alors que des éclats atteignaient le cou de Dejean et le visage de Thomas, je n’ai encore rien eu car j’étais placé du bon côté de ce fossé… »

Les Allemands les cernent et leur ordonnent de lever les bras en l’air ce qui n’est pas facile pour les soldats blessés. Délestés de tout leur armement ( grenades, munitions, poignard et colt ), ils sont examinés par un officier. Celui-ci sort, par les trous que les balles de mitraillettes ont faites dans la double poche en chamois du pantalon de Dejean, un morceau d’une carte de France en soie. La fouille est immédiate. Les lacets des chaussures sont retirés, de même que la ceinture et les boutons de braguette. Au hameau proche de Penher, Jean Garnavault et ses camarades sont obligés de monter dans un camion où deux gardes les surveillent. « Au bourg de Callac, poursuit M.Garnavault, nous avons été exibés devant les habitants. C’est là que le caporal-chef Guégan nous rejoignit dans le camion avec trois civils: Rohel, Chevallier et Jean Alain, arrétés eux aussi. Les Allemands trouvérent un container de pansements et le mirent dans le camion. Ils m’autorisérent à m’en servir. Le bras de Louis Guégan, victime d’une balle explosive, est alors très abîmé. Je refis son pansement et mis une écharpe pour soutenir le bras qui pendait lamentablement. Pour Dejean et Thomas, je fus obligé de déchirer leurs pantalons pour faire les pansements. Ils avaient reçu des balles de mitraillettes à bout rond. Celles ci font des trainées bleuâtres le long des os. Rien n’était cassé mais la peau de Dejean était déchiquetée; des petits bouts de métal blanc partaient en lavant la plaie. La même constatation fut faite sur le visage de Thomas. »

Les Allemands poursuivirent leur traque des S.A.S et des F.F.I jusqu’à Serent. Ils entrérent partout et en profitérent pour piller : beurre, oeufs, volailles, eau de vie et même postes de T.S.F. A Malestroit, les Allemands font trois fois le tour de la ville, exibant les prisonniers debout dans le camion. Jean Garnavault soutient de son mieux ses camarades blessés avec l’aide des civils arrêtés…

C’est avec une voix pleine d’émotion que Jean Garnavault évoque pudiquement la mort de ses trois camarades, fusillés par les Allemands… A ce jour, leurs corps n’ont jamais été retrouvés…

Pour sa part, Jean est victime d’interrogatoires musclés, tout d’abord au quartier général allemand, installé au café-épicerie de Saint-Marcel puis dans les prisons de Redon, Vannes, etc… « Les camions se sont arrétés. J’ai dû descendre mes copains et les asseoir le long des batiments agricoles en face du café-épicerie du village. Lors de notre arrivée à Saint-Marcel, j’ai dit quelque chose d’intelligent à l’officier allemand qui parlait français. Il me demanda pourquoi j’étais un soldat de De Gaulle et pas de Pétain… J’ai répondu immédiatement que De Gaulle était celui qui symbolisait réellement la France et que c’était pour cela que j’étais avec lui. Je vous raconte cela pour bien vous faire comprendre ce que Pétain représentait pour les Allemands : la Collaboration…une collaboration sincère sur laquelle ils comptaient beaucoup. Par la suite, j’ai fait celui qui était plus bête que la moyenne et j’ai toujours donné la même version, ce qui fait que malgré dix-huit interrogatoires, je n’ai rien dit de véridique. Il faut préciser que je n’ai pas subi la baignoire, la gégène ou d’autres tortures, mais seulement des coups… J’étais parti du principe que les copains qui craquaient et alors parlaient, étaient battus autant, sinon plus, et qu’ensuite ils ne pouvaient plus avoir la conscience tranquille. »

Pour Jean Garnavault, il faut donc coûte que coûte se taire. C’est dans la salle du café de Saint-Marcel, qu’il subit son premier interrogatoire et les premiers coups… «  Ils m’ont cravaché. Ils m’ont mis des menottes. Les coups pleuvaient, je me suis évanoui. Un seau d’eau froide m’a réveillé. J’ai été ramené dans la salle. Les coups ont redoublé sur moi. Je suis content de m’évanouir à nouveau. On m’a remis ma blouse de para sur le dos sans me mettre les bras dans les manches. Il est vrai que j’ai des menottes qui me serrent. Sous les coups, je me suis débattu, les menottes se sont serrées au maximum. Elles entrent dans ma peau et c’est très douloureux. C’est dans cet état que je me réveille dans la piéce voisine où mes copains ont été placés. Je les entends gémir. Je me lève difficilement. J’examine la cave où je suis. Par un petit trou de la porte j’aperçois un garde assis . Je cherche à m’asseoir. J’essaie de me rappeler les questions posées à l’interrogatoire. Je me remémore mes réponses. Si, à la première question, j’ai avec fierté déclaré appartenir à la France Libre, j’ai par la suite joué l’imbécile. J’ai prétendu ne pas savoir lire et être incapable de déchiffrer une carte d’état-major. Ma version resta la même au cours des dix-huit interrogatoires subis à Saint-Marcel, à Redon et à Vannes: je n’étais qu’un soldat de 1ère classe et n’étais au courant de rien… J’avais très peur pour ma famille car ce que j’avais gardé imprudemment sur moi permettait de découvrir mon identité. Aussi, je n’ai jamais donné d’éléments permettant de m’identifier.

Les Allemands s’acharnaient car dans leurs sacs ils avaient découvert du plastic et des détonateurs. Ils voulaient absolument savoir quelle mission avait été confiée aux paras. Il fallait en effet, dans les jours qui suivirent le Débarquement en Normandie, retarder les troupes allemandes en sabotant les voies ferrées, les tunnels, les bureaux des états majors ennemis etc…

«  A Redon, où j’avais été conduit, les Allemands qui m’interrogérent possédaient le détail de la composition de la 1ère compagnie de paras à laquelle j’appartenais… Le fait d’avoir été envoyé par petits groupes à des endroits divers en Bretagne les intriguait . Ils voulaient absolument savoir quels étaient les véritables motifs de notre intervention. J’ai eu la conviction qu’ils pensaient possible un second débarquement sur les côtes bretonnes.

Je fus ensuite transféré à Vannes. C’était un dimanche. En ce jour dominical, je ne fus pas interrogé au siége de la Gestapo. Trois Allemands me conduisirent à pied, des bureaux de la Gestapo jusqu’à la prison de Vannes. Ils m’ont exibé fièrement. Moi, j’avais piétre allure avec mes souliers sans lacets, ma blouse S.A.S sur les épaules. Les mains attachées dans le dos, j’étais obligé de maintenir ma culotte dépourvue de ceinture et de boutons de braguette. Malgré celà, j’ai réussi à faire avec mes doigts le V de la Victoire. Il y avait beaucoup de monde dans les rues et quelques jeunes se sont avancés pour me faire à leur tour ce même signe.

Jean Garnavault réussit à ne pas parler… Mais son silence ne lui épargne pas les misères de la captivité. L’ extraordinaire périple se poursuivit dramatiquement pour lui.

Il est transféré en camion d’abord dans les camps-casernes de Rennes, de Chartres puis à Paris. De là, c’est en train qu’il est conduit tout d’abord au camp-caserne de Chalons-sur-Marne pour se retrouver finalement au stalag de Trêves, en Allemagne où il arrive le jour de la libération de Paris, le 25 août 1944… Pendant ce « voyage », il est placé parmi des prisonniers anglais, canadiens et surtout américains. Il constate que les Anglais sont plus « motivés » pour la guerre que les Américains. Jean Garnavault explique :

« On a voyagé de nuit. Les Allemands craignaient les mitraillages de l’aviation alliée aussi nous avons fait de multiples petits parcours. A plusieurs reprises d’ailleurs, les avions se manifestèrent. Les Allemands descendaient alors rapidement et se camouflaient dans les fossés tout en nous pointant avec leurs armes. Nous étions obligés de rester dans les wagons, entassés à plus de soixante dix hommes. Dans un coin, une tinette exhalait des odeurs nauséabondes. Nous avons mis deux jours pour aller de Paris à Châlons sur Marne. Il faisait très chaud. C’était juillet. Nous avions très peu de nourriture et d’eau. Il fallut encore huit jours pour faire le parcours de Châlons à Trèves, en Allemagne. Souvent, il fallut stopper en rase campagne. Dans deux gares, la Croix-Rouge se manifesta pour nous permettre de survivre. Enfin, le transport de Trêves à Sagan se déroula en quatre jours .Il fut plus rapide car il n’y avait alors plus de sabotage et de destructions de gares.

Transféré, début Septembre au Stalag VIII C. de Sagan, en Silésie, il n’est plus que le matricule 70210… Le camp est particulièrement dur car il est sous l’administration directe des S.S. Jean Garnavault est affecté à l’un des commandos de travail qui dépend de ce camp. En octobre 1944, son commando est employé à la Zuckerfabrik de Maltsch a. Oder. C’est à soixante kilomètres de la ville de Breslau et une centaine de prisonniers de guerre, des Anglais, des Canadiens-Français et «deux terroristes gaullistes», y travaillent sous une surveillance constante. Dans cette sucrerie, tous les jours, des wagons entiers amènent des betteraves sucrières. Les prisonniers doivent en évaluer la densité sucrière. Le travail dure 12 heures et, un jour par semaine jusqu’à 18 heures. «  Nous étions vêtus de nos habits militaires et le fait de travailler dans une sucrerie nous permettait d’améliorer notre alimentation. Avec les prisonniers de guerre français qui venaient livrer des betteraves, nous avions organisé toute une chaine de troc. Avec les Canadiens français du régiment de la Chaudiére qui étaient devenus nos copains, nous échangions du sucre brut en échange de citrouilles ou de pommes de terre. Un des prisonniers de guerre était boulanger et une fois par semaine, il nous faisait parvenir un gros pain. La solidarité entre nous existait donc bien… »

En Décembre 1944, l’attaque allemande dans les Ardennes est brutale, Churchill demande à Staline d’avancer son offensive à l’est. Les Allemands, encadrés par les S.A et les S.S., reculent non sans se battre avec acharnement.

« Le 27 Janvier 1945, affirme Jean Garnavault, nous évacuons le camp à pied dans des conditions épouvantables : nous souffrons de la neige, du froid et de la faim. Le soir, exténués, nous couchons dans des granges ou des étables. Nos gardes chiourmes sont eux-même souvent éclopés…

Nous nous sommes retrouvés enfin à Sagan le 7 Février 1945. Vingt mille prisonniers de guerre y sont alors regroupés… Parmi eux, mon ami parachutiste Francis Héritier qui avait été fait prisonnier à Boisgervilly en Bretagne, le 7 juin 1944, après l’attaque d’une voiture d’officiers allemands. » .

Le 9 Février au soir, un nouvel ordre d’évacuation dans la hâte et la confusion est donné. Jean Garnavault, Francis Héritier, ainsi que trois autres prisonniers de guerre d’un Commando disciplinaire, décident de ne pas partir. Ils se camouflent dans le plafond d’une baraque…

« Ce sont les deux frères Costantini, copains du Calvados, retrouvés par un hasard heureux lors de l’évacuation, qui remirent en place le panneau qui nous camouflait. Ils nous ont laissé un peu de nourriture, alors qu’ils n’avaient pourtant pas grand chose et ont répandu de l’ersatz de poivre pour dérouter les chiens avec lesquels les Allemands firent une derniére inspection dans chaque baraque… Nos garde-chiourmes avaient prévu ce genre d’évasion. Ils ont déposé des bombes incendiaires au phosphore: les baraques brûlèrent les unes après les autres. Ayant percé la toiture, nous avons vu ce spectacle et nous sommes descendus rapidement ».

M.Garnavault a heureusement le temps de jeter dehors la bombe avant sa mise à feu. Craignant le retour des Allemands, Jean et ses amis se fabriquent des gourdins en cassant les lits superposés. Ils montèrent la garde à tour de rôle. Au matin, ils gagnent la cuisine, bâtiment en dur qui n’a pas brûlé, et se rassasient avec les vivres récupérés. Pris, au milieu de la dure bataille entre Soviétiques et Allemands qui fait rage à proximité du camp, les cinq évadés se terrent dans la cave de la cuisine. Les bombes pleuvent sur la gare proche qui était un important noeud ferroviaire. Lors d’une accalmie , ils réussissent à joindre l’Armée soviétique le 13 février 1945 : « Vous savez la haine, cela entraîne la haine. Encore sous le choc d’avoir su mes copains fusillés alors qu’ils auraient pu être sauvés, Francis et moi-même voulions rejoindre au plus vite l’escadrille Normandie Niemen de la France Libre qui combattait sur le front Russe. Mais, les Russes n’avaient pas le temps à consacrer pour convoyer deux paras français, leurs troupes avancaient vite et ils n’ont finalement pas voulu accéder à notre demande. Nous voulions vraiment reprendre la bagarre pour venger nos copains. »

Un groupement de rapatriement est organisé par l’Armée rouge au départ d’Ouels en Silésie. Jean Garnavault et ses camarades sont du voyage. Leur état de santé est précaire en raison de leur longue sous alimentation: « Nous nous souviendrons toujours du lapin des Flandres que nous avons alors dégusté à cinq. Sur notre trajet, nous n’avons pas rencontré les populations locales qui avaient fui les combats ». Ils sont amenés à Schepetowka, en Ukraine pour repartir vers Odessa afin d’être embarqués sur des bateaux anglais partant pour Marseille via le Bosphore.

« Les désaccords sur le Moyen-Orient s’aggravaient alors entre Churchill et De Gaulle, et les bateaux anglais repartirent finalement vides ». Pris dans le tourbillon de l’histoire une fois encore, Jean Garnavault resta cinq mois en attente en Silésie et en Ukraine. En Ukraine, la population est assez chaleureuse pour les déportés qui patientent en assistant de temps en temps à des spectacles de danses locales et de chorales. S’ils mangent souvent du millet, c’est en ration suffisante et ils retrouvent ainsi assez rapidement leurs forces. C’est par train qu’il gagna la Pologne via la Biélorussie et finalement l’ Allemagne. Sur leur itinéraire, ils observent les nombreux convois de réfugiés russes: ils étaient, précise Jean Garnavault, dans un « état lamentable et nous firent pitié… ». Il dut encore attendre plus de quinze jours à Magdebourg avant de passer en zone d’occupation anglaise. Sans argent, le rapatriement des déportés est pris en charge par les Alliés libérateurs.

Il finit son périple à travers toute l’Europe en traversant la Hollande, la Belgique dévastées et arrive dans la région parisienne fin juillet 1945… soit plus de cinq mois après sa libération.

« Plus j’arrivais près de chez moi, plus j’avais peur de ne retrouver personne. Je n’en dormais plus. Je suis arrivé à Lisieux qui avait été en grande partie détruite. C’était le milieu de la nuit et plus personne n’attendait les prisonniers… Alors que j’arrivai à pied chez mon oncle, je constatais avec horreur qu’une partie de sa maison avait été détruite. J’ai mis au moins un quart d’heure avant de me décider à frapper à la porte. Aucun membre de ma famille n’avait été touché. Quel soulagement ce fut pour moi ! ». C’était le 22 juillet 1945… M. Garnavault était parti depuis 3 ans!…

« Etant maire de Saint-Jacques de Lisieux, mon oncle bénéficiait d’un peu d’essence pour remplir son mandat. Il me ramena en voiture chez mes parents. Ils avaient toujours eu des nouvelles de ma part tout d’abord par ma tante de Foulnoux, puis par des messages de la Croix-Rouge ensuite par l’intermédiaire de mes amis anglais, d’ un message radio de la BBC, et d’un dernier message de la Croix-Rouge adressé à un camarade d’école, enfin par deux cartes de Sagan… Ils étaient cependant très inquiets de ne plus rien reçevoir de ma part en cette année 1945… A mon retour, j’étais déphasé par rapport à mes anciens camarades et à mon environnement. J’ai mis assez longtemps à me réadapter. Après la guerre, j’ai fait ma carriére dans la reconstruction et la construction. »

Aujourd’hui, M. Garnavault estime avoir fait son devoir et il est plein d’espoir pour la liberté des hommes et la défense de la paix. Il se félicite que de nos jours les jeunes réagissent contre le racisme avec des actions comme « Touche pas à mon pote » car il estime qu’il faut lutter contre toutes les formes d’égoïsme qui se développent dans le monde. Il reste inquiet par rapport au fascisme qui n’est pas, selon lui, assez vigoureusement condamné. Il nous demande d’être très vigilants :

« C’est terrible d’avoir fanatisé des milliers de gens comme cela. C’est pourquoi, vous les jeunes, ce que je vous recommande, c’est de conserver suffisamment de dignité pour ne pas vous laisser tromper par les nostalgiques des régimes forts du passé et par les « révisionnistes ». Il faut toujours pouvoir conserver son jugement personnel, respecter la façon de penser, les croyances de chaque individu. La liberté doit toujours être défendue, c’est un magnifique combat vous savez!…

Dans tous les pays traversés au cours de ce parcours, j’ai vu des ruines. J’ai su qu’il y avait des milliers de morts, que Barcelone était en partie détruite, Londres saccagée, les villes allemandes et polonaises anéanties. En Russie, des agglomérations étaient entièrement détruites. En revenant, nous sommes passés par Varsovie. C’était de nuit et il y avait un clair de lune. La vision était dantesque : des ruines, des ruines sur des milliers de kilomètres, un univers de destruction qui se poursuivait jusqu’en Hollande et en Belgique. Et que dire de ma Normandie!… des ruines encore… et des épaves partout. Non, plus jamais cela ! Commençons donc par cesser de vendre des armes. Arrêtons les guerres!… »

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Propos recueillis par Cécile M, 15 ans en 1995<!–[endif]–>

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