juil 23 2010
Jacques Perret
Je pense aux trains à vapeur qui faisaient la ligne Cherbourg-Caen-Paris ; à ces locomotives, véritables machines vivantes qui haletaient, soufflaient, respiraient, soupiraient, comme des chevaux de halage en plein effort. Je revois les arrivées et les départs, en gare de Caen, de ces monstres empanachés de fumées blanches ou noires, auxquels on prodiguait des soins d’écurie. Et ces chauffeurs, tout charbonnés et rougeoyant de la lueur des flammes, qui avaient l’air tout à la fois de dompteurs et de diables. Je pense à Vimoutiers, ce petit bourg de la vallée d’Auge, où mon père avait une fabrique de camemberts, avec son frère Emile, avant de s’adonner au métier d’assureur. Je pense aux hauts fourneaux de Mondeville, près de Caen, aux traînées rouges qu’ils laissaient dans le ciel, dès la tombée du jour et qui émerveillaient nos yeux d’enfants. Et Moult-Agence ! Comment oublier ce village où nous allions régulièrement à bicyclette faire, sous l’occupation, le ravitaillement pour la nichée de douze (sept filles et cinq garçons), fierté de mes parents. A Caen, je dois retrouver mon frère Jo (le cinquième, je suis le sixième de la lignée) qui est également en retraite depuis peu. Le seul qui soit resté près du berceau familial. Nous devons rencontrer au Mémorial pour la Paix des jeunes qui viennent du collège Sainte-Appoline, près de Cergy-Pontoise, pour apporter notre témoignage sur les événements de 6 juin 1944. J’avais quinze ans à cette époque. L’âge des élèves qui ont souhaité nous interviewer comme gardiens de mémoire. Avec mon frère, nous faisons partie des Amis du Mémorial, association qui s’est donnée pour mission de perpétuer le souvenir des événements tragiques liés au Débarquement, à la bataille de Normandie. Lui était à Lisieux en pension. J’étais à Caen, avec le reste de ma famille, l’exception de mon frère aîné qui nous avait quitté depuis quelques mois, pour échapper au travail obligatoire en Allemagne.
J’ai déjà eu l’occasion de faire le récit de ce que nous avons vécu, à cette époque, en déposant aux archives du « Mémorial », l’histoire de ma famille. Je l’ai fait, à l’aide de l’agenda de mon père, ajoutant seulement mes propres souvenirs à son journal de bord.
Le 6 juin, à treize heures, nous n’avions plus de maison. Il s’en fallut de peu que nous soyons tous ensevelis sous les décombres fumants de cette bâtisse de trois étages. Heureusement, un quart d’heure avant, mes parents nous ont emmenés à l’autre bout du quartier, chez des amis qui avaient une cave plus sûre. Le soir même, profitant d’un arrêt des bombardements, nous avons quitté Caen, en direction de la mer, avec l’espoir d’être moins exposés aux bombés et d’être le plus tôt possible en territoire libéré. Mais il n’en fut rien. Avant d’être contraints de revenir à Caen, nous avons dû passer près d’une semaine dans la cave d’un manoir occupé par les Allemands, avec des pièces d’artillerie disposées tout autour.
Nous étions en première ligne, sous le feu des obus. Et, la bataille s’intensifiant de jour en jour, ce sont des jeunes SS qui sont venus relever des réservistes de la wehr-macht, complètement démoralisés de voir dans le ciel autant d’avions « alliés » et si peu des leurs. C’est en pleine nuit qu’ils arrivèrent nous intimant l’ordre de partir immédiatement. « Mon père eut bien du mal à accepter cet ordre, faisant voir sa jambe artificielle, plaidant pour ses enfants » Rien n’y fit. Démunis de tout, ayant de plus en plus peur, au matin, nous avons retrouvé Caen en flamme. Quand nous sommes arrivés, au lycée Malherbes, centre de réfugiés jusqu’alors épargné (devenu depuis l’Hôtel de ville), nous y fûmes accueillis comme des « ressuscites ». On nous croyait tous morts sous les premiers bombardements du 6 juin. Dans le chaos des guerres, les rumeurs se répandent comme des traînées de poudre, mêlant toutes sortes d’informations contradictoires avec les-
45
quelles il faut se faire une vérité, au moins provisoire ? Sans nouvelle des uns et des autres, aux frayeurs quotidiennes s’ajoutent cette angoisse, une attente pleine de doutes. Tel est, pour l’essentiel, le récit que j’ai fait aux élèves de Sainte-Appoline. Mais leur préoccupation étaient d’abord ailleurs:
Que pensez-vous de la tolérance ?
C’était leur première question. Pourquoi cette question ? Parce qu’il y a toujours des guerres, ce qui veut bien dire que les gens ne se tolèrent pas.
Difficile question. Que dire si ce n’est sa vérité à soi, celle qui fait que progressivement, au cours des événement vécus ou interprétés, on se fait, comme on dit, une opinion, à tort ou à raison, une conscience de citoyen électeur. Ce n’est peut-être pas si simple, leur dis-je un peu embarrassé. Il y a des guerres plus justes que d’autres. Peut-on être pacifiste quand des armées ennemies occupent votre pays ? C’est en ce sens que des Français répondant à l’appel du Général de Gaulle sont devenus Résistant. C’est en ce sens que la deuxième guerre mondiale était une guerre de libération contre l’hitlérisme. Mais les raisons d’une guerre sont toujours complexes, ce qui veut dire qu’on y rencontre des intérêts mêlés, différents, contradictoire. Les Alliés n’étaient en fait alliés que pour en finir avec Hitler et te nouvel ordre européen, voire mondial, qu’il voulait imposer par la force, la violence, la barbarie. Peut-on dire, par exemple, que dans cette guerre les intérêts de Staline étaient tout à fait les mêmes que ceux des Américains, des Anglais, des Français? Le stalinisme, qui ne le sait aujourd’hui, était une dictature également terrifiante, même si les points de départ, les intentions historiques du communisme n’étaient pas identiques à celles du national-socialisme, du nazisme. C’est ainsi qu’il arrive qu’entre deux maux, il faut parfois choisir le moindre. Depuis les premiers signes de l’invasion de l’Europe par Hitler, l’Allemagne nazie était devenue le danger principal. Rares étaient, cependant, les politiques qui avaient tiré les leçons de ce qu’annonçait pourtant Mein Kampf.
Je leur dis que mon père, au début de la guerre en tout cas, était pétainiste, comme beaucoup de Français. Qu’il avait sans doute des raisons particulières de l’être. Ancien mutilé de la guerre de 14-18, il avait toujours vu dans ce Maréchal, le vainqueur de Verdun. Et puis mon père était un catholique pratiquant, très anticommuniste (il était même royaliste) et n’aimant pas beaucoup les juifs, les francs-maçons. Ce qui ne veut pas dire qu’il était pour leur persécution. Il disait : « ce sont des affairistes, des sociétés secrètes, ils aiment d’abord l’argent, le pouvoir »… Et pour mieux souligner cet aspect, et leur faire voir comment, insidieusement, tout était fait pour créer la confusion dans les esprits, laisser le trouble, le doute, je rappelais le texte de cette affiche que chacun pouvait lire au début de l’occupation: Français ! Ce n ‘est pas la faute du Maréchal si tu souffres, si tu fais la queue au ravitaillement, si tu envoies des colis à ton fils prisonnier, si tu subis les conséquences de la guerre perdue. C’est la faute des chefs communistes, des chefs socialistes, des capitalistes, des juifs internationaux et des franc-maçons qui ont voulu cette guerre et qui maintenant t’excitent contre le Maréchal, ton sauveur. Je leur dis que ma mère avait été décorée de la médaille des Familles nombreuses, à Vichy même, par leMaréchal Pétain, pour avoir élevé douze enfants, et qu’aucun gouvernement, avant, n’avait songé à l’honorer de la sorte. Je leur dis qu’à l’école, en culotte courte, juste avant la séance de gymnastique, on nous faisait défiler en chantant : Maréchal, nous voilà, devant toi, le sauveur de la France, nous jurons, nous tes gars, de servir et de suivre tes pas…
Vous voyez que ce n’est pas si simple. Beaucoup de Français, voyant en Pétain le héros de Verdun, n’imaginaient pas que ce vieil homme, couvert de gloire, serait un jour déclaré traître à son pays et condamné à mort. Tandis que d’autres, peu nombreux au départ, comprirent, comme l’avait déclaré le Général de Gaulle, en 39-40, face à l’invasion hitlérienne, que la France venait seulement de perdre une bataille, mais pas la guerre… qu’il fallait résister à l’occupant, continuer le combat. Pour moi, l’erreur de Pétain, c’est
d’avoir cru qu’Hitler, malgré ses excès, était porteur d’un nouvel ordre européen, qu’il était un véritable rempart contre le communisme déclaré «intrinsèquement pervers » par le Vatican. Et son crime, c’est d’avoir aidé les Allemands, en créant les milices spéciales, à s’emparer des résistants jusqu’à les torturer et les tuer, et des juifs jusqu’à les déporter et les exterminer. On ne collabore pas avec l’occupant de sa patrie. H lui fallait un grand aveuglement de l’esprit pour n’avoir pas compris que l’espoir de la renaissance française, de la libération du sol français, l’honneur de notre pays, étaient du côté des Alliés, de De Gaulle, des résistants. En signant l’armistice avec les Allemands, Pétain avait dit : qu’il faisait don de sa personne à la France. Avec moins d’emphase, bien des jeunes, à peine plus âgés que vous aujourd’hui, et moi à cette époque, ont pris, eux, le risque de mourir pour servir la résistance, ne pas trahir.
— Et la tolérance, qu’en pensez-vous ?
— La tolérance, c’est accepter que nous sommes aussi différents que semblables. Nous le sommes par bien des côtés, dans un même pays, d’un pays à l’autre, par nos origines ethniques, culturelles, notre histoire, nos habitudes, notre caractère, nos chromosomes… La tolérance, c’est faire l’effort de penser les choses dans leur complexité. Toute simplification engendre l’intolérance. Il n’y a pas sans cesse d’un côté les bons et les méchants. C’est moins simple. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut tout accepter. En cas d’urgence,
— nous l’avons vu, il faut savoir choisir son camp, et savoir quel combat, par exemple l’on doit mener au nom du respect de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Quant à la guerre, comme il l’est écrit sur un des murs du Mémorial : prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes qu’il faut la faire disparaître. Sans doute est-ce une proposition idéale, mais il y a des phrases qui aident à éclairer le difficile chemin de notre humanisation. On ne devrait plus dire par exemple : Si tu veux la paix, prépare la guerre. Ce réalisme reste primitif et ne fait qu’entretenir le rôle de la vio-
lence dans l’histoire des peuples, des Nations. On devrait pouvoir dire : Si tu veux la paix, prépare la paix… J’en étais là de mes propos, de mes réponses à leurs questions, essayant de ne pas trop prêcher, de ne pas trop en dire, de rester concret, compréhensible, quand l’un d’eux me dit :
— Et vous avez-vous fait de la résistance, avez-vous connu des résistants ?
— Je leur rappelais qu’au moment du Débarquement j’avais quinze ans, que juste avant ces terribles événements, j’avais des soucis de raquette. Je commençais à apprendre à jouer au tennis. J’étais très fier aussi du premier complet culotte golf (je leur expliquais ce que c’était) que mon père venait de m’acheter. Je commençais à avoir moins peur des filles qui n’étaient pas mes sœurs, à chercher leur compagnie… J’avais déjà en cachette essayé le rasoir mécanique de mon frère aîné, bref, j’étais content de voir grandir en moi un petit monsieur. En réalité, leur dis-je, l’occupation et ses privations, les enfants de mon âge s’y étaient habitués. On entendait bien dire autour de nous qu’un jour les Allemands seraient obligés de partir, que les Alliés leur feraient directement la guerre en France, qu’il y avait des jeunes de l’âge de mon frère aîné qui essayaient de ne pas aller travailler en Allemagne, qui prenaient le maquis, faisaient dérailler les trains… mais c’était fugitif dans ma tête, cette réalité m’échappait encore. Par contre, les alertes, les bombardements qui avaient déjà blessé l’une de mes sœurs et certains de mes camarades de classe, tout cela nous terrifiait un peu plus chaque année. Puis vint le Débarquement Du jour au lendemain, nous étions vraiment plongés dans la guerre, en première ligne, comme civils, complètement impuissants devant tout ce déferlement de bombes, des ruines, les morts et les blessés qu’elles laissaient chaque fois derrière elles. Cette guerre, je m’y suis trouvé malgré moi. Je témoigne aujourd’hui comme vous pourriez le faire si vous aviez été à ma place. Je sens, depuis ce jour que je ne suis plus le même. Et ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai compris que des jeunes, à peine plus âgés que moi, avaient succombé sous les
47
balles allemandes pour ne pas trahir leur secret de résistants. Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai compris que ce qu’on appelle les anciens combattants sont d’abord dans toutes les guerres des jeunes combattants de 18-25 ans qui font le sacrifice de leur vie. Les monuments aux morts devraient être des arcs de triomphe à la jeunesse sacrifiée. Ils sont impressionnants les cimetières qui bordent la côte normande avec leur multitude de croix blanches alignées comme des plans de vigne pétrifiés, nous invitant à cueillir les fruits du souvenir. Elle est impressionnante cette paix des cimetières militaires, quand on pense au dernier cri, au dernier souffle, aux dernières pensées de tous ces jeunes de vingt ans morts au champ d’honneur de nos libertés.
Impressionnants aussi, ces cimetières allemands pleins de jeunes également, morts contradictoirement, si je puis dire, en pleine absurdité d’idéal abusé, au nom d’un Me in Kampf diabolique, faisant du délire d’un homme complexé celui de tout un peuple en état de complexe, depuis l’humiliant traité de Versailles.
Les mots ne sont jamais innocents. Le National Socialisme, c’était une trouvaille de génie pour catalyser l’irrationnel espoir de revanche des vaincus de la première guerre mondiale et leur peur du communisme international, en magnifiant l’idée de Patrie et de justice sociale…
Le Mémorial de la Paix, est là pour nous dire, nous rappeler, au prix de quel sang versé, cette tragédie prit fin. Achevant de répondre aux questions de ces jeunes, je sentais combien ceux qui ont eu à mettre en jeu leur vie, leur destin s’en souviennent d’une manière indélébile. Cette mémoire habite leurs souvenirs comme on habite une maison. Et quand ils vous accueillent, ils vous accueillent dans leurs souvenirs. On ne peut jamais faire table rase du passé. Ils nous constitue comme les cercles qui donnent au tronc des arbres leur épaisseur, leur silhouette. On peut toujours ajouter. On ne peut rien retrancher. Nous sommes tous des gardiens de mémoire. Les récits des anciens sont aussi précieux que sentir le poids charnel de l’Histoire que le sont les voyages pour fixer les images de l’indispensable concret, de l’irrem-
plaçable vécu. Les livres viennent seulement avant ou après, avec leurs pages de lumière, pour voir de plus près, connaître et comprendre plus en profondeur.
La guerre, comment ce mot, cette réalité, avaient-ils pris place dans ma mémoire d’enfant. La mutilation de mon père, qui avait perdu sa jambe gauche, à vingt ans, sur le front du carnage des tranchées de 1914, le récit qu’il nous faisait de temps à autres de ce qu’il avait vécu, enduré pour tenter de survivre en attendant d’être relevé sur te champ de bataille par des brancardiers débordés, obligés de choisir les urgences, telles sont tes premières images de violence que le mot guerre laissait en moi.
Je me souviens, aussi, combien cette guerre 14-18 revenait souvent dans les conversations que mon père avait avec ses frères, lors de réunions familiales. Il y avait de quoi : quatre d’entre eux sur cinq (le dernier était trop jeune) avaient eu l’honneur d’être mobilisés. Le devoir patriotique, en ce temps-là, faisait partie des valeurs éducatives. Mais le bilan du souvenir était rude : la mort de mon oncle Octave sur le front des Ardennes, la mutilation de mon père et deux autres oncles gazés plus ou moins à l’hypérite… Et mon grand-père, leur père, capitaine de réserve, bien que directeur d’une ferme-école dans l’Orne, au Saut-Gautier, avait été mobilisé, lui aussi, pour assurer le ravitaillement en céréales de la capitale, à partir de la ville d’Ecouen.
Tandis que les hommes de toute une famille faisaient la guerre, les bras de la terre étaient essentiellement ceux des femmes. Faut-il s’étonner, depuis le temps que seuls les hommes détiennent le pouvoir, que toutes ces épopées guerrières n’incarnent leurs douloureuses traces que dans la symbolique des anciens combattants. Comme si les femmes n’avaient pas toujours apporté leur silencieuse contribution au front de l’arrière, dans les mille et une batailles de la vie quotidienne, et n’en méritaient pas, elles aussi, les honneurs.
La guerre, je la découvrais, plus concrètement encore, en 39-40. J’avais dix ans. Peu d’années auparavant, j’avais déjà été frappé par l’arrivée en masse des réfugiés espagnols qui
m’avaient semblé errer dans Caen, comme des forains égarés. Cette fois, il s’agissait de nous. Les événements avaient précipité nos grandes vacances. Nous avions l’habitude de les passer à Courseulles-sur-mer. On n’y resta pas longtemps. L’explosion des puits de pétrole du Havre, qui nous avait plongés avec frayeur, en pleine nuit à midi, hâta notre exode. Pour plus de sûreté, mon père décidait de nous emmener étape par étape chez ses parents à Domfront. Nous étions déjà onze enfants. Autant dire que, ne comprenant pas grand-chose à tous ces événements, si ce n’est que nous étions en guerre, nous suivions cette transhumance comme des moutons heureux d’avoir un berger. Et, en dehors de quelques lieux de gites, de maisons fugitives, liées à nos haltes, je me souviens de la déroute de nos troupes parce qu’elle mettait mon père en colère chaque fois qu’il voyait des soldats battant en retraite. Le reste de son courroux allant aux Anglais « qui, eux, se repliaient, bien rasés, sans oublie1″ de prendre le thé », faisaif-i) rem? quer, comme s’ils étaient en villégiature. Je me souviens, enfui de l’arrivée triomphante de la soldatesque allemande à Domfront, de ceux en particulier qui sillonnaient les rues, en side-car, avec leurs grands manteaux de cuir gris bleuté, leurs bottes bien cirées jusqu’au dessous du genou et ces casquettes aux bords relevés qui leur donnaient des airs crânes, de conquête, de grande arrogance.
C’est au fil de leurs questions que je me suis aventuré dans ces souvenirs, cette réflexion sur la guerre. Je voulais être à leurs yeux un gardien de mémoire portant seulement témoignage de mon propre vécu, avec tout ce que cela comporte de jugement, d’approximations, de subjectivité. Mais je ne voulais pas apparaître comme un ancien cambattant pris au piège de son passé. La guerre était tout simplement entrée dans mon enfance, mon adolescence, comme une réalité, malgré moi. C’est à partir de cette réalité que j’ai compris que la paix n’est jamais acquise à l’homme. Elle est fragile, comme tous les équilibres : notre santé, nos amours, nos propres vies. Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle de la violence à travers l’histoire de l’humanité, depuis les tragiques et
douloureux accouchements de l’espèce humaine… Nos œuvres de paix n’en sont que plus sacrées, plus admirables. Que d’intolérance pour un peu de tolérance, et de sanglots pour un air de guitare, dit le poète. Ces pulsions, leurs mouvements sont au cœur de toutes nos régressions, nos progrès, tragiquement souvent, inexorablement toujours, semble-t-il.
Je les sentais très impressionnés par les images de la guerre qu’ils avaient vues la veille, en visitant le Mémorial. Leur réactions allaient de l’horreur à l’admiration. Tant de morts et de destructions pour à nouveau écrire Liberté j’écris ton nom. C’est à croire que tous les hommes ne sont pas de même nature, de la même fibre. Il y aurait ceux qui s’épanouissent dans la guerre, la haine, et les autres moins primitifs… Comment se faire sa petite clairière d’humanité dans toute cette jungle. Comment se garder intact malgré la misère et les dangers de guerre dit Paul Eluard. Admiratifs devant l’audace, »’ »vention des techniques mises en re pour réussir cet exploit du port artificiel d’Arromanches, sur plusieurs kilomètres, en pleine mer, en tenant compte du flux et du reflux des marées, je ne voulais pas qu’ils partent diminués, comme en manque d’épopée devant celle des autres. Je leur rappelais que s’il y avait des guerres justes, de libération par exemple, des circonstances qui pouvaient magnifier les hommes, souvent malgré eux, les œuvres de paix avaient elles aussi, à tout moment, besoin de femmes et d’hommes courageux, inventifs, audacieux.
Les villes, par exemple, leur dis-je, dont on parle tant aujourd’hui, devraient toutes être de véritables œuvres d’art, art de vivre et d’habiter dans la beauté. Chaque génération de jeunes devrait être invitée à apporter sa contribution. Apporter sa pierre, sa générosité, sa part de beauté à l’équilibre collectif. Les villes sont des lieux de culture par elles-même, leur urbanisme, leur architecture, leur convivialité. Il n’est pas indifférent d’être fier de sa ville, de son village. Pour ma part, chaque fois que je reviens à Caen, je suis fier de voir comment cette ville détruite à plus de soixante pour cent s’est relevée de ses ruines. Comment cette ville parcs-et-jardins, cette ville
49
historiquement reconstituée, autant que faire se peut, s’est modernisée, tout en restant pleine d’urbanité, de sollicitude pour le bien-être de ses habitants.
Gardiens de mémoire, gardiens de patrimoine, nous le sommes tous, nous pouvons tous l’être. Utopique espoir, peut-être. Mais comment se garder soi-même si l’on ne sait pas prendre garde
à ce qui nous entoure, si l’on ne sait pas que c’est la forêt qui donne à l’arbre sa sécurité et le groupe qui donne à l’individu sa force et son génie.
Jacques Perret
— 22 avril 1992 —