Archives de la catégorie '3 Témoignages lors des journées du cern 95.'

Mar 14 2018

Deux valeureuses : Mmes Michelle Agniel et Odile de Vasselot

Le 9 mars 2018 une rencontre exceptionnelle a eu lieu au collège Sainte Apolline de Courdimanche dans le cadre de la préparation au concours national de la Résistance et de la Déportation.

« Le temps qui passe, juge M. Couriol, professeur à l’origine de cette rencontre, secrétaire général  du Centre d’Etudes René-Nodot, renforce l’utilité du travail d’histoire et de mémoire. La période de la Résistance est peuplée de Français qui, comme ces deux dames, face à l’adversité ont fait preuve d’un courage hors du commun qui au final transforme une vie en un destin. Il est difficile de parler de leur sacrifice, sans s’interroger sur ce que nous aurions fait à leur place… Mais leurs exemples donnent aux générations actuelles le courage d’affronter les difficultés de la vie d’aujourd’hui ».

 

Michèle Agniel. ( à gauche)

Michèle Agniel a nous a donné certaines précisions sur son enfance et son entrée dans la Résistance : « Mes parents étaient des patriotes d’origine étrangère. Ma mère avait fait des études en Angleterre et mon père, d’origine hollandaise, parlait anglais. Ils étaient de droite, anti-bolcheviques et ils avaient peur du nazisme…
Je suis née à Paris en 1926, j’ai donc 10 ans en 1936. J’ai été élevée dans le respect de l’autre, je n’ai jamais su ce qu’était l’intolérance… En mai 1940, la ligne Maginot ne nous ayant pas protégés, mon père nous envoie près de Pornic, où il nous rejoint le 11 juin. Le 17 juin, des amis entendent le discours de Pétain. Mon père qui avait fait Verdun, se sent trahi par le vieux maréchal. Nous rentrons à Paris.
À 14 ans, au lycée de Vincennes (Hélène Boucher), je mets des V et des croix de Lorraine, je m’assoie sur le trottoir pour gêner les Allemands. Le lycée était sévère, occupé en partie par des Allemands. Les élèves s’amusaient à faire tomber leurs cartables pour les déranger. Une professeure d’Amiens, rencontrée à Fort Mahon, disait qu’il fallait faire quelque chose. Sa mère était intendante dans un lycée de jeunes filles à Versailles. Une énorme enveloppe pleine de tracts signés de Versailles, nous parvient avec la consigne : « Reproduisez- les et distribuez-les ». Tout le monde s’y met, en famille, même mon frère de 9 ans. Nous recopions des tracts que nous postions partout dans Paris. Le problème, c’était d’aller chercher les enveloppes dans un lycée de jeunes filles. J’avais 14 ans. J’allais à Versailles, les tracts étaient dans mon cartable. Puis nous avons fait un petit journal, Résistance.
Intégrée dans un réseau de Résistance- le Réseau Bourgogne-, Mme Agniel participa avec sa famille au sauvetage des aviateurs anglo-américains dont beaucoup furent cachés chez elle. Certains sont même restés 6 mois. Il fallait les nourrir, les habiller, aller les chercher là où ils avaient été parachutés, leur fabriquer de fausses cartes d’identité…
Hélas, le 28 avril 1943, des miliciens et Feldgendarmen étaient dans la maison. Dénoncés, elle et sa famille ( à l’exception de son petit frère de 12 ans) sont arrêtés avec les deux aviateurs présents ce jour-là..
« Nous sommes interrogés, précise-t-elle, pendant 5 heures par des miliciens. Les deux aviateurs anglais sont sortis dans un état épouvantable. Avec mon père et ma mère, nous sommes conduits au siège de la Gestapo, rue des Saussaies à Paris, à attendre dans une cellule, puis à Fresnes où nous avons vu mon père pour la dernière fois … »
Michèle Moët fut déportée à Ravensbrück, le 21 août 1944. Elle échappa à la Marche à la mort lors de l’évacuation du camp qui fut finalement libéré par les Soviétiques. « Je suis revenue le jour de mes 19 ans, avec ma mère, à Paris, le 11 juin 1945. » Son père, lui, n’est jamais revenu des camps de la mort… Il est mort à Buchenwald le 6 Mars 1945.
Après-guerre, Michèle Moët épousera M. Agniel. La ville de Saint-Mandé a eu l’honneur il y a peu d’inaugurer une plaque commémorative au 22 rue Sacrot en hommage au courage et au sacrifice de la famille Moët durant la Seconde Guerre mondiale :  » Après avoir accueilli ici de nombreux aviateurs alliés en 1943 et 1944, la famille Moët a été arrêtée par la milice et remise à la Gestapo le 28 avril 1944, puis déportée… »

 

Odile de Vasselot

Odile de Vasselot est née en 1922 au sein d’une famille d’officiers depuis plusieurs générations. Son père était officier supérieur à Metz, du temps où un certain colonel de Gaulle commandait les chars et où leurs familles se croisaient dans les salons de la garnison. Après l’exode, réfugiée en province, dans le Poitou, elle assiste incrédule aux dialogues de ses deux grands-pères, l’un plutôt maréchaliste et l’autre plutôt gaulliste. Ce dernier connaissait de Gaulle et l’estimait être un des rares officiers supérieurs de l’armée français à avoir un jugement clairvoyant sur l’état de l’armée française. Odile écouta par hasard l’appel du 18 juin 1940, toute surprise de reconnaître une voix qu’elle connaissait. De retour à Paris, elle n’a qu’une idée : « faire quelque chose contre l’occupant». A l’insu de ses parents, du moins au début, elle sert d’agent de liaison au service de renseignement « Zéro », prenant le train chaque fin de semaine, elle est chargée de remettre courriers et documents à « une boîte aux lettres » à Toulouse, avec en toile de fond la menace sans cesse présente d’une arrestation par la Gestapo.
Un jour, son « contact » toulousain est arrêté ; il y a trop de danger à continuer…
Décidée de poursuivre dans la Résistance, au début de l’année 1944, elle rejoignit « le réseau Comète ».
La ligne d’évasion Comète est née de l’initiative d’une jeune infirmière belge, Andrée De Jongh dite « Dédée », désireuse de faire évader les militaires, blessés et prisonniers, qu’elle soignait à l’hôpital. Peu à peu, la ligne s’est transformée en un vaste réseau qui s’étendait des Pays-Bas jusqu’à Gibraltar, responsable de l’évasion des aviateurs alliés.
« Nous devions convoyer, affirme Mme de Vasselot, c’est à dire accompagner ces aviateurs durant leur voyage en train, depuis le lieu où ils étaient hébergés, en Hollande, en Belgique ou dans le Nord de la France, jusqu’à Dax ou dans une autre ville du Sud-ouest. Pour le retour des aviateurs en Angleterre, le réseau Comète avait opté pour l’itinéraire suivant : leur faire traverser la France en train du nord au sud, puis leur faire franchir les Pyrénées à pied avec un guide. L’Espagne n’était-elle pas neutre ? Il y avait donc encore un Ambassadeur du Royaume Uni à Madrid et des missions diplomatiques dans toutes les grandes villes. Nous leur remettions donc nos « boys » qu’ils faisaient entrer dans le territoire de Gibraltar : base anglaise. Ce n’était pas le chemin le plus court, certes, mais cela paraissait plus simple que de recourir aux sous-marins alliés qui croisaient au large de la Bretagne.
Il fallait bien sûr, accompagner les « boys » tout le long de ce voyage, depuis leur point de chute jusqu’à San Sébastien. C’était le rôle des convoyeurs. J’étais moi-même ce que l’on appelait une « convoyeuse » et comme toutes les « convoyeuses ou convoyeurs » nous ne nous connaissions pas. Nous ne connaissions en fait que la personne qui nous confiait la mission et la personne à qui nous devions remettre le pilote. Par prudence comme tous les réseaux nous étions comme nous le disions très « cloisonnés ». Ces longs voyages ne se faisaient par étapes. Par exemple pour franchir la frontière franco-belge, nous ne prenions jamais de train direct mais successivement les trains omnibus, des cars et parfois les étapes se faisaient à pieds, souvent la nuit. A la frontière « un passeur » nous faisait traverser la frontière par des chemins de contrebande et arrivé en France, nous rejoignions Lille, de nouveau par car avant de prendre le train pour Paris. A cette époque les trains étaient bondés et le voyage durait des heures, debout dans des wagons très peu chauffés et il fallait être très attentif à la sécurité des pilotes dont nous avions la charge. Les moments les plus dangereux à la fois pour nous et pour eux étaient l’arrivée gare du Nord à Paris d’autant que ces hommes souvent très grands avaient des allures plus militaires que civiles et des habitudes de démarche très décontractée mains dans les poches qui surprenaient par rapport à la foule parisienne que nous croisions. Arrivée à Paris, je conduisais par le métro les aviateurs dans une cache, une planque disait-on, près du parc Monceau où ils allaient rester quelques jours avant d’être pris en charge par une autre équipe qui allait les conduire vers la frontière espagnole où ils passeraient vers Gibraltar pour reprendre ensuite le combat… »
Evoquant Andrée De Jongh, Odile de Vasselot raconte qu’après la guerre « Quand tous ces hommes sauvés voulurent la remercier, Andrée De Jongh aurait répondu: « Ne me remerciez pas, car moi j’ai eu la chance de faire la guerre sans jamais tuer personne…». Odile de Vasselot pourrait à coup sûr fait la même réponse.
Après la guerre, devenue professeur d’histoire-géo, elle a fondé et dirigé le lycée Sainte-Marie à Abidjan.
Elle a écrit ses souvenirs dans un ouvrage plein d’anecdotes passionnantes: « Tombés du ciel », éditions du Félin, 2008.

 

Autre article sur Odile de Vasselot :

Yves Guéna et Odile de Vasselot témoignent.

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Juin 23 2016

« Mémoires vives. Des résistants et des déportés témoignent »

Vous voulez l’acheter ? 

 15€        écrire  :   cern95@gmail.com

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« Passeurs de mémoire » du Tome 1 et responsables des textes

Jean ANTHIAUME                  p 9 : Annie Delpech

Marcel CREPLET                     p 17 : Annie Delpech

André FOURNIER                   p 22 : Martine Leclercq

Frania HAVERLAND              p 49 : Jean-Marc Naudi-Bonnemaison

Jean et Jeannette HULIN      p 63 : Chantal Finet

René NODOT                           p 79 : Pascal Nodot

Roger PANNIER                     p 85 : Annie Delpech

Lucienne ROLLAND              p 113 : Annie Delpech

André SAMPSON                   p 121 : Marie Levèque 

Odile de VASSELOT              p 135 : Chantal Finet

Armand VERGNOLLE          p : 149 Jean-Pierre Dubreuil

Autres résistants :

Michel BRINGAND                     p158 : Annie Delpech

Claire GIRARD
et Raymond BERRIVIN             p 164 : Jean- François Couriol

Adrien et Robert LE MOINE    p 185 : Annie Delpech

 

Direction de l’ouvrage :

Coordination : Annie Delpech. 

 Relectures : François Carcassonne.

Conseil : Jean-François Couriol.   

Mise en page : Jean-Pierre Dubreuil.

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Avr 09 2015

Jean-Louis Crémieux-Brilhac

Merci M. Crémieux-Brilhac…

 

L’homme est légèrement voûté mais marche d’un pas décidé. L’œil est vif et la voix claire et assurée. Souriant, Jean-Louis Crémieux-Brihac apparaît aux cotés de Stéphane Hessel, son vieux complice. Ils sont chaleureux l’un comme l’autre et si désireux de transmettre leurs souvenirs aux jeunes générations. Avec M. Crémieux-Brilhac, l’Histoire avec un grand H pénétrait alors notre établissement et l’esprit de nos jeunes candidats du Concours de la Résistance. Le numéro de duettiste entre ces deux octogénaires fut superbe et leur parcours respectif dans la guerre et la Résistance exceptionnel. Jean-Louis Crémieux-Brilhac avait la double particularité d’être un acteur éminent de l’Histoire de la France libre qu’il avait rejoint le 10 septembre 1941 avec de nombreux évadés d’Allemagne ayant passé par l’URSS … Déjà une odyssée… Et sa deuxième particularité était d’être l’un des meilleurs historiens de la Seconde Guerre mondiale et de la France libre. Son histoire intime avait croisée puis épousée plusieurs mois durant  celle l’Histoire avec un grand H. Son esprit organisait très clairement sa pensée et avec lui, deux heures durant, nos élèves avaient remonté le temps et assisté à l’une des plus belles séances de cours d’Histoire de leur existence. C’est en 2004. 11 ans déjà… Depuis, nous le suivions régulièrement à la télévision, toujours brillant dans toutes les évocations d’une histoire qu’il connaissait parfaitement et qui avait permis d’en faire le guide privilégié de l’ancien président de la République lors de sa visite des locaux de la BBC lors du 70 éme anniversaire de l’Appel du 18 juin.  Rendant hommage le 16 avril 2012 à Raymond Aubrac dans la cour d’honneur des Invalides, Jean-Louis Crémieux-Brilhac saluait fraternellement la mémoire de celui qui était à ses yeux le « dernier grand représentant de la Résistance ». Modeste, il s’oubliait pour mettre en lumière dans ses nombreux ouvrages les multiples figures de celles et de ceux qui composèrent l’armée des Ombres et contribuèrent à la gloire de la France Libre en ne s’attachant qu’aux faits et non à la légende…

Après celle des Aubrac, de Stéphane Hessel, de J. Vico et de bien d’autres, sa disparition est celle d’un homme de valeur et de courage, d’un authentique résistant et elle ne devrait laisser personne indifférent. Certes, elle semble clore un chapitre de notre passé qui, comme lui-même le soulignait naguère, «  n’est plus déjà pour la plupart des Français que de l’histoire ». Heureusement, il nous restera ses nombreux ouvrages à lire et relire et un souvenir fort : celui d’avoir été un exemple pour tous ceux qui se réclament des combats de la Résistance et des valeurs qu’ils ont incarnées. Alors, une dernière fois, nous vous disons « merci M. Crémieux-Brilhac ».

Jean-François Couriol                               8 avril 2015

Secrétaire du Centre René Nodot

 

 

 

10 mars 2004  :  Rencontre avec  Jean-Louis

Crémieux-Brilhac et  Stéphane Hessel

Collège public Sainte-Apolline de  Courdimanche Val d’Oise

 

voir aussi en :

https://sites.google.com/site/cern95/2-les-actualites/stephane-hessel

 

10mars JLCB

Évocation de son passé de Français Libre par M. Jean-Louis Crémieux-Brilhac :

Il m’a été demandé de vous parler de moi également…J’ai été mobilisé le 16 septembre 1939. J’avais été étudiant. J’avais fait une préparation militaire.  J’étais resté 4 mois à l’Ecole de Saint-Cyr comme élève-officier de réserve. Puis j’ai été aspirant dans un régiment de Bretons, le 47éme régiment d’infanterie qui se trouvait à l’ouest de la ligne Maginot. Avec l’offensive allemande, notre régiment –un régiment d’intervalle– a dû reculer (un régiment dit d’intervalle occupait les tranchées établies dans les espaces entre les différentes forteresses qui composaient la ligne Maginot). Dans chaque bataillon de ce régiment, il n’y avait qu’un petit char Renault… Incroyable éclatement des blindés français qui étaient aussi nombreux que les blindés allemands mais qu’on avait répartis partout en dehors des 4 divisions de cuirassés.

Ainsi, j’ai été pris dans la retraite… Finalement, nous avons été amenés à défendre, sans esprit de résistance le passage de la Marne que les Allemands ont franchi sans grande difficulté avec leur artillerie que nous n’avions pas, avec l’aviation que nous n’avions pas, notamment les stukas dont nous n’avions jamais entendu parlé… Les Allemands nous ont encerclés dans la corne de bois où nous étions. Je me suis ainsi retrouvé prisonnier le 11 juin 1940 et expédié vers l’Allemagne. Nous avons marché de la Marne jusqu’à Bouraing en Belgique. Puis, par train, nous avons été envoyés en Poméranie. C’est au cours de ce voyage que nous avons appris –je ne me souviens plus exactement comment– que Churchill avait proposé une union avec la France. Pendant 24 heures, j’ai eu un grand espoir sans lendemain… comme vous le savez… Je me suis retrouvé dans un camp d’officiers à l’Oflag 2, près de Neustettin en Poméranie (actuellement la ville de Szczecincek au nord de la Pologne, à l’est de l’Oder). Le gouvernement de Vichy avait fait savoir que l’on ne pouvait considérer les aspirants comme des officiers. Les aspirants étaient alors automatiquement promus au bout de six mois sous-lieutenants. A dix jours près, je devais l’être mais comme ce n’était pas le cas, je fus comme les autres aspirants envoyé dans un autre camp de simples soldats d’où je me suis évadé le 4 janvier 1941 avec un camarade aspirant. Nous avons réussi avec beaucoup de difficultés à nous procurer des vêtements civils. A cette époque, je parlais allemand. Nous avions le choix entre plusieurs frontières. La plus proche était celle de la Lituanie à 450 kilomètres. Nous avons choisi de rejoindre la Lituanie pensant qu’il y avait encore un consul de France à Kaunas. L’U.R.S.S. était neutre alors. Nous pensions que nous y serions accueillis convenablement. Par petits étapes, empruntant les petits trains régionaux ces 450 kilomètres jusqu’à la frontière lituanienne.  C’était l’hiver. Il faisait très très froid. Nous avons franchi à pied la frontière. Mais l’alerte ayant été donnée, nous avons dû faire une course poursuite toute la nuit dans la neige. Vers 7 heures du matin, nous sommes arrivés dans un cimetière. En enlevant un peu la neige sur les pierres tombales, nous avons vu que les inscriptions n’étaient plus en allemand mais dans une autre langue. Nous étions parvenus en Lituanie. Nous nous sommes embrassés. Nous étions libres ! Dans la journée, nous avons été arrêtés comme espions. Je suis resté 8 mois en Union soviétique. J’ai été dans plusieurs prisons, notamment à Moscou. Au bout d’un certain temps, les Soviétiques ont reconnu que nous étions bien des Français évadés et qu’il y avait un cadre parmi le groupe. Au cours de cette période, 218 Français s’étaient évadés en passant par l’U.R.S.S.

Nous avons été regroupés dans un camp qui n’était pas mauvais d’ailleurs comparativement  aux prisons abominables des frontières et de la dékoulakisation de la Pologne et des massacres polonais. Ce camp, d’où étaient partis quelques mois auparavant 2000 officiers polonais massacrés à Katyn, était pour nous assez vivable. Pour aller au plus vite, je ne vous parlerai pas de l’exode qui suivit lorsque les Allemands attaquèrent la Russie… Finalement, fin août 1941, 186 d’entre nous étaient volontaires pour rallier de Gaulle. Le 30 août 1941, on nous avait conduit du dernier camp jusqu’à Arkhangelsk (ville portuaire de la Mer Blanche). Embarqué sur un cargo, nous sommes partis dans un brouillard cotonneux à la rencontre d’un convoi britannique. C’était un ensemble de bateaux de guerre anglais avec un transport de troupes.  Lorsque nous avons accosté le navire qui transportait ces troupes –c’était un ancien paquebot canadien à plusieurs étages où de nombreux soldats se tenaient aux rambardes- les cigarettes pleuvaient sur nous ! Quand le premier d’entre nous a passé les planches pour monter sur ce navire, tous ces soldats anglo-canadiens se mirent à chanter la Marseillaise. Nous étions bouleversé. Croyiez-moi, ce fut un moment qu’on n’oublie pas dans une vie… Ils chantaient pour nous mais aussi vraisemblablement pour de Gaulle. Depuis plus d’un an alors, il y avait des Français libres qui se battaient aux cotés des anglo-canadiens.

Je me suis donc retrouvé à Londres après un parcours par le Spitzberg. J’ai été sous-lieutenant cette fois-ci au camp de Kimberley, le camp des Français Libres d’Angleterre… Début 1942, on m’a proposé d’entrer au commissariat national à l’Intérieur. Cet organisme avait été créé par de Gaulle en même temps que le Comité national français en septembre 1941. Il était chargé des relations politiques avec Jean Moulin, de la propagande vers la France et de toute l’action politique en France. J’ai eu pendant la période 1942-1944 des activités assez parallèles à celle de Stéphane Hessel. Alors que cent vingt de nos camarades d’évasion étaient répartis dans les unités combattantes, que douze étaient parachutés en France, je ne suis trouvé pour ma part dans une activité de services. Cet organisme étant récent, on ne savait pas encore exactement ce qu’il allait devenir. En effet, l’organisation technique des missions vers la France, la préparation des agents, les parachutages etc., tout ceci passait par le B.C.R.A. et les Anglais. Ce commissariat  à l’intérieur était donc à ses débuts en l’air. L’une des premières choses que l’on m’a demandé était de constituer, moi qui avait été étudiant et censé me débrouiller avec les papiers, une documentation politique sur la France et de créer un service d’écoute radiophonique. Les Anglais avaient un service d’écoute radiophonique formidable. Formidable. Ils faisaient des bulletins quotidiens en anglais. Ils captaient les émissions de Radio-Paris, de Radio-Vichy, de Moscou, de Berlin… Tous les jours, il y avait un gros bulletin réalisé. Le contenu de ces émissions était traduit en anglais après avoir été condensé. Le général de Gaulle a voulu avoir, pour la propagande vers la France, les textes intégraux de ce qui avaient été diffusé sur les ondes de Radio-Paris, de Radio-Vichy, de ce qui était dit en français à la radio de Moscou par exemple… Je devais donc monter un service d’écoute radiophonique. Moi, je n’y connaissais rien. J’ai eu des adjoints anglophones, certains savaient ce que c’était que la radio. Bref, on a monté un bon service  d’écoute qui a fonctionné tous les jours pendant deux ans. Moi, j’ai lâché ça quand ça a marché mais le service a continué tous les jours en produisant deux bulletins par jour où il y avait tous les textes de Radio-Vichy, de Radio-Paris. C’était vraiment formidable. Si je peux vous donner un exemple de l’utilisation de ces textes… Le service commençait à bien fonctionner le 22 juin 1942, quand Laval qui était revenu au pouvoir en avril a fait ce discours célèbre où il annonçait la relève et où il disait « souhaiter la victoire de l’Allemagne ». Son intervention avait été annoncée sur les ondes de Radio-Vichy. On savait ainsi que Laval devait faire une communication importante à 8 heures du soir. Le 22 au soir, Maurice Schumann, porte-parole de la France Libre, vient au commissariat à l’Intérieur nous voir. Nous montons tous les deux dans les greniers où était installé le service d’écoute. Nous étions entourés de jeunes filles volontaires, qui bien que militaires avaient revêtues des blouses roses et manipulaient les appareils d’écoute. A 20 heures, nous entendons Pierre Laval et le « je souhaite la victoire de l’Allemagne ». Schumann prenait des notes fébrilement. « Je vais répondre, je vais répondre… » disait-il nerveusement. On commanda un taxi. Je l’accompagnai. Nous avons sauté dedans. Direction, Carlton Gardens, quartier général où se tenait le bureau de de Gaulle. Là, Schumann tapa à la machine comme une mitrailleuse. Il était très très expert. Et un autre taxi. Nous filons à la BBC, moi toujours dans son sillage. A 21h 25, il entra dans la cabine (du studio) et une heure vingt-cinq seulement après l’intervention de Laval, mon Schumann prit la parole et affirma : « Monsieur Laval s’est mis en dehors de la nation, Monsieur Laval s’est condamné à mort ! ». Réponse du tac au tac.

Ce fut ma première activité. Ensuite, de Gaulle décida de créer un comité exécutif de propagande pour coordonner la propagande vers la France. Les Anglais faisaient la même chose. Jusqu’en 1941, l’action de la BBC avait été menée principalement par des journalistes qui avaient bénéficié d’une grande liberté même s’ils avaient reçu des directives. Ce sont eux qui ont, par exemple, de façon spontanée la campagne des « V ». Il s’agissait d’inciter les gens à tracer partout des V en Belgique et en France en symbole de la victoire. Cette consigne, émanant de journalistes belges et anglais de la BBC, fut très suivie. Elle eut un succès phénoménal, notamment parmi les collégiens et les lycéens, à tel point que le ministre de l’Education nationale a dû intervenir pour que ça cesse. Pendant trois ou quatre moins, la France avait été couverte de V. Les Allemands, pour prendre l’affaire à leur compte, ont collé un gigantesque V sur la Tour Eiffel pour redonner un nouveau sens à ce V : celui de la Victoire de l’Allemagne… Le succès de la campagne des « V » a fait réfléchir Churchill qui s’est dit que l’on ne pouvait laisser la propagande vers les pays occupés entre les mains des journalistes. Il allait se passer en Europe des choses importantes, des actions subversives, des mouvements de toutes espèces. Il fallait que cela réponde désormais à des directives gouvernementales. Churchill a donc fondé un organisme spécial pour piloter sa propagande avec une documentation phénoménale et de Gaulle a suivi en décidant de créer le comité exécutif de propagande. J’ai été le secrétaire de ce comité. J’ai donc assisté à toutes les séances où l’on s’entendait sur ce que l’on dirait aux Français. C’est devenu un organisme très intéressant et important après la création des maquis et le développement des actions politiques et militaires en France. Que pouvait-on dire aux maquis alors qu’on n’avait pas le droit de leur envoyer des armes, les Anglais ne le voulant pas ? Fallait-il les encourager à passer à l’action ? Fallait-il décider de leur envoyer des couvertures tout en sachant que ceci était dérisoire ? Tout ceci était bien délicat… Que dire aux paysans ? Fallait-il leur dire de livrer leurs grains alors que les villes crevaient de faim ou de brûler leurs récoltes ? Toutes ces questions faisaient l’objet de débats très vifs au sein d’un comité qui ne comptait à ses débuts que quelques Français Libres : cinq principalement dont Maurice Schumann et Georges Boris[1] (que Stéphane Hessel a bien connu) qui fut le principal animateur de la propagande vers la France et dont le souvenir a été oublié. Ce comité, si restreint au début, s’est élargi progressivement à mesure que de nouveaux ralliements eurent lieu, ceux de résistants venus de France, des agents ou des chefs de mouvement.  Quand Pineau, d’Astier ou Fresnay était présents à Londres, ils participaient à ce Comité exécutif de propagande. Brossolette, Cordier y ont participé aussi tout comme un homme que nous avons bien connu et aimé, Jacques Bingen, qui fut délégué clandestin après la mort de Jean Moulin et qui s’est suicidé au moment d’être arrêté en avalant sa pilule. Il était régulièrement au Comité. A partir de 1943, à partir du moment où les échanges entre l’Angleterre et la France ont été de plus en plus étroits et nombreux, il y avait toujours des résistants et la propagande en français de la BBC vers la France occupée était toujours décidée par une équipe composée des résistants et des Français Libres. Moi, j’écoutais. On m’avait donné voix délibérative. J’en ai fait usage. Et je faisais les comptes-rendus que je diffusais. En 1943-1944, d’autre part, j’ai été nommé officier de liaison auprès de la BBC c’est-à-dire que je veillais à l’application des consignes en question et je participais tous les jours au comité de rédaction de midi à la BBC. Une autre responsabilité m’a aussi été confiée. Jean Moulin, en juillet 1942, a demandé à ce que lui soient envoyés chaque mois des courriers –documentaires, strictement documentaires vraiment, car en France, on était couvert de propagande allemande ou vichyste. Il voulait en effet savoir sur documents quelle était l’action des Français Libres, celles des Britanniques, quels étaient les problèmes économiques et sociaux, politiques aussi, qui se posés pour les Britanniques. J’ai donc constitué une équipe qui, à partir de juillet 1942, faisait des courriers mensuels qui étaient parachutés chaque mois pour la délégation. Je ne sais si Jean Moulin, lui-même, les lisait mais ça allait vraisemblablement à ceux qui faisaient le bulletin de presse autour de Jean Moulin et à certains chefs de mouvements peut-être. Enfin, en 1944, on envoyait soixante-dix courriers de ce genre et des tracts. Pas beaucoup de tracts car on les faisait mieux en France et qu’il fallait plutôt envoyer des armes que du papier. En tous les cas, j’ai envoyé tout cela et je dois dire que j’ai eu le privilège d’être associé à des débats qui étaient vraiment très délicats, notamment à l’approche du débarquement. Au moment du débarquement s’est ainsi posé un problème extrêmement grave : De Gaulle avait dit que « l’insurrection nationale  serait inséparable de la libération nationale ». Tout le monde pensait donc qu’au jour J, toute la France se soulèverait et on avait commencé à armer les maquis depuis janvier-février. Beaucoup d’armes pour 400000 hommes ont été parachutées. Il ne faut pas l’oublier… Ce fut formidable. Et par conséquent, on pensait qu’il y aurait des mouvements énormes à partir des maquis. A partir d’avril 1944, les stratèges qui préparaient les plans du débarquement ont découvert qu’à la réflexion, en détaillant ces plans, il y aurait après quatre à six jours de débarquement, une tête de pont qu’il faudrait gonfler. Les armées alliées seraient retenues dans cette tête de pont pendant quatre à six semaines si tout marchait bien. Ce n’est qu’ensuite que les Alliés pourraient déboucher et la bataille de France durerait quatre à six mois… C’était cela la vision qu’on avait à Londres au printemps 1944. Se posait alors un problème très très grave : est-ce qu’il fallait laisser les résistants, comme on l’avait toujours pensé (pour ma part, je le crus presque jusqu’au bout), déclencher l’insurrection dès le 6 juin le jour du débarquement ou les induire à temporiser jusqu’au moment où la percée serait faite ?  Les communistes, la gauche résistante, présents à Londres, étaient défavorables à cette solution d’attente : il fallait se battre dès le premier jour. Les Anglais et les services secrets français n’étaient pas d’accord et affirmaient que si les résistants s’engageaient trop vite à découvert, ils seraient massacrés par les Allemands. On imaginait des « Oradour[2] » dans toute la France. C’était un débat très important qui a divisé les Français de Londres et moi, je me trouvais au cœur de ce débat. J’ai eu à rédiger les consignes pour le débarquement. C’étaient des consignes mitigées. Mais, tout comme Stéphane (Hessel), je ne voulais plus rester dans les bureaux. Je devais être parachuté dans un maquis de l’Ain auprès de Roland Petit avec un officier anglais et un officier américain. Le premier soir, le temps était trop mauvais pour partir. Le second soir, l’officier anglais, un journaliste assez connu et toujours vivant, ne s’est pas présenté au rendez-vous. Les Anglais ont décidé de tout annuler. Je me suis retrouvé le « bec dans l’eau ». Voilà mon histoire…

[1] Ancien directeur de cabinet de L. Blum, ancien directeur du journal antimunichois La lumière, il constata l’extrême solitude du général de Gaulle et devint l’un des principaux responsables des affaires politiques françaises libres. Il contribua à faire connaître le général et étaient de ceux qui proclamait les principes démocratiques de la France combattante et la volonté de ses dirigeants de « rendre la parole au peuple français » estimant que son devoir est de « proclamer que c’est une réalité et d’en faire une réalité. » Donna des consignes sur les ondes de la BBC pour un déclenchement échelonné du « soulèvement national » lors du débarquement allié. Etait un socialiste humaniste qui resta toute sa vie admiratif de « l’homme du 18 juin. »

[2] Allusion au massacre d’Oradour sur Glane (Haute-Vienne) où 642 habitants furent assassinés par les S.S et le village brûlé le 10 juin 1944.

Jean-Louis Crémieux- Brilhac et Stéphane Hessel :

10mars JLCB SH 4

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Avr 13 2014

Notre ami Lucien Duval

Après celui d’Irène Hajos, rescapée  hongroise des camps de la mort, nous  venons d’apprendre cette semaine le  décès de M. Lucien Duval dont nous  avions pu recueillir l’émouvant  témoignage il y a à peine un mois au  collège de Courdimanche.

Nous adressons nos plus vifs condoléances à sa  famille et garderons de ce grand résistant,  commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur,  le souvenir d’un homme d’une grande rectitude  intellectuelle qui voulait transmettre avec la plus  grande honnêteté  et beaucoup de précision  l’esprit de la Résistance et ses valeurs.

Rappelons qu’il était entré en Résistance, le 1er février 1943, à Grenoble, dans le réseau F2 chargé du renseignement. Rapidement, on lui avait confié la direction d’un groupe de 45 personnes chargées de transmettre et recevoir les informations de Londres. Arrêté par la Gestapo en 1944, Lucien Duval avait enduré les coups et la torture, mais ne révéla rien.

Désireux de reprendre sa liberté, il fabriqua une corde en découpant avec ses dents le tissu de son matelas. Enfermé au sixième étage du siège grenoblois de la Gestapo, il projeta de passer par les fenêtres. Mais étant à bout de forces, il avait fini par tomber sur un toit. Son poignet fut brisé. Le bruit avait fait réagir une sentinelle, qui le mit en joue. Et tira. « La balle a traversé ma tête du nez à l’oreille mais, par immense chance, n’a sectionné qu’un nerf optique ». Conduit dans un état pitoyable  à l’hôpital, il finit par s’en évader grâce à deux complices-maquisards qui le mirent en sécurité au sein  du maquis de la Vienne jusqu’à la Libération. « Je me suis découvert des capacités que je n’imaginais pas : on risquait la mort, mais on préférait ne pas l’imaginer. ».
La mort a fini par le rejoindre et c’est non sans émotion que nous l’accompagnerons à ses obsèques aux Invalides.

Pour mieux le connaitre :

Film de 2002 :

http://www.ina.fr/video/CPD02000132

http://www.defense.gouv.fr/salle-de-presse/communiques/secretaire-d-etat-aux-anciens-combattants-et-a-la-memoire/disparition-de-monsieur-duval-lucien

http://www.argenteuil.fr/1300-lucien-duval.htm

http://www.memoresist.org/spip.php?page=oublionspas_detail&id=197

http://maquisardsdefrance.jeun.fr/t6717-lucien-duval-et-le-reseau-f2

 

et :

http://www.unadif.fr/95-val-doise/lucien-duval

 

 

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Avr 15 2010

Yves Guéna et Odile de Vasselot témoignent.

Dans le cadre de la préparation au concours de la Résistance et de la Déportation, le Cern et le collège public Sainte-Apolline de Courdimanche (Val d’Oise) se sont associés une nouvelle fois pour inviter  deux grandes figures de la Résistance, le 9 février 2010: Yves Guéna et Odile de Vasselot… Nous tenons ici à remercier chaleureusement la direction et l’ensemble du personnel de cet établissement d’avoir contribuer à la pleine réussite de cette rencontre.

Les retranscriptions de cette conférence sont encore en préparation pour être diffusées prochainement sur ce site mais nous sommes déjà heureux de vous faire partager des extraits filmés de leurs évocations de résistant:  celle du parcours d’un F.F.L. pour M. Guéna, celle d’un membre du réseau d’évasion « Comète » pour Mme de Vasselot.

Voici  donc les premiers films d’une longue série de documentaires vidéos qui viendront peu à peu enrichir notre site et son intérêt mémoriel:

http://www.youtube.com/watch?v=j-yqraT765k

http://www.youtube.com/watch?v=6pFdQ29L0MY

I – La conférence :

Elle suit la chronologie des évènements de 1940 à 1945.

Yves Guéna : « Il s’agit de commencer par l’appel lui-même, dire ce qu’il est, et voir ses conséquences dans les mois qui suivirent son lancement. Nous donnerons successivement chacun notre réponse à cet appel. Lire la suite »

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