mar 10 2010
André Postel-Vinay et l’évasion de pilotes alliés.
Témoignage d’Anise POSTEL-VINAY sur la contribution de son mari, André, à l’évasion de pilotes alliés.
Depuis septembre 1940, je cherchais désespérément à faire quelque chose d’utile contre les Allemands et quand, j’ai enfin trouvé, en 1941, un petit groupe de Parisiens qui travaillaient efficacement contre l’occupant, ma joie ne connut plus de borne. Ce groupe était relié à l’Intelligence Service britannique et devait transmettre à l’Armée anglaise des renseignements précis sur l’armée allemande : transports de troupes, types d’armement, lieux de rassemblement, aéroports militaires, etc … Mais notre groupe n’était pas chargé du sauvetage des aviateurs alliés qui avaient survécu à un crash.

(Source photo: ordredelaliberation.fr)
Pour ceux-là, j’ai connu un jeune homme qui devint mon mari après la guerre. Il s’appelait André Postel-Vinay. Agé de vingt-neuf ans, il donnait des cours à des étudiants en sciences politiques. Un jour un étudiant qu’il ne connaissait pas vint lui demander de l’inscrire à son cours, « mais je vous préviens », ajouta-t-il, « que je ne viendrai jamais aux cours, j’ai seulement besoin d’une couverture pendant que je m’occupe de cacher et faire évader des aviateurs anglais ayant survécu à un atterrissage forcé ». Non seulement André Postel-Vinay inscrivit le pseudo-étudiant à son cours mais il lui demanda de « travailler » avec lui pour les Anglais. Le garçon s’appelait Pierre d’Harcourt et travaillait avec la fraction des services secrets français restée fidèle à l’Angleterre.
La première mission d’André Postel-Vinay fut d’aller chercher six aviateurs écossais qu’une dame courageuse cachait dans son grenier à Honfleur, à l’estuaire de la Seine. Le rez-de-chaussée de sa maison avait été réquisitionné pour servir de Kommandantur à des officiers allemands, elle-même et sa famille occupaient le premier étage et les six Ecossais étaient cachés dans le grenier.
André et Pierre d’Harcourt ramenèrent les Ecossais à Paris, leur donnèrent des vêtements civils et des faux papiers de citoyens français. Par petits groupes ils les conduisirent jusqu’à Marseille d’où ils gagnèrent Lisbonne en traversant les Pyrénées et l’Espagne. Le chef de cette filière d’évasion était un Belge bien organisé, le Dr Guerisse, qui se faisait appeler Pat O’Leary.
Plus tard à l’automne 1941, André Postel-Vinay fut appelé en Bourgogne pour s’occuper de tout l’équipage d’un Wellington anglais (huit hommes) qui avait du faire un atterrissage forcé, touché par la FLAK allemande en revenant d’un bombardement à Turin en Italie. Prévenus par un jeune lycéen, André et ses camarades trouvèrent le hameau où les fermiers cachaient les huit hommes. Les villageois les avaient vus descendre de la forêt au-dessus du village, hirsutes, barbus, affamés et très fatigués. Depuis trois jours et trois nuits ils cherchaient à gagner le sud de la France, selon les instructions qu’on leur avait données à Londres. Epuisés, ils venaient de décider de prendre le risque de sortir des bois et de demander de l’aide. Les paysans savaient qu’un avion avait été abattu dans la région, ils avaient vu des voitures allemandes chercher les aviateurs sur toutes les routes. La veille, un side-car allemand était venu dans le village, les soldats allemands avaient interrogé les habitants, en vain, et avaient collé sur le mur d’une grange une affiche disant que tout Français qui apporterait de l’aide à un soldat anglais et le cacherait serait fusillé.
Alors quand les gens du village aperçurent les aviateurs qui descendaient du bois, ils crièrent : « Les voilà ! Les voilà ! C’est bien eux ! «. Ils dressèrent une table dans une cour de ferme éloignée de la route et apportèrent du pain, une formidable omelette et une grande jarre de vin rouge. C’est le pilote de l’appareil qui nous a raconté cette arrivée triomphale après la guerre. Tout l’équipage n’a jamais oublié cet accueil. Mais comment les faire partir jusqu’à Marseille, comment traverser la « ligne de démarcation », comment trouver des vêtements civils assez grands pour huit grands gaillards anglo-saxons ? Par contre, les nourrir, à la campagne, cela pouvait encore aller : on envoyait des enfants avec des paniers dans un petit abri de chasseurs où on les avait provisoirement installés dans la forêt. Il fallut trois semaines avant qu’André et Pierre d’Harcourt viennent d’abord en chercher deux, et les cachent chez des amis à Paris. Quand les huit ont été rassemblés, André et un autre convoyeur les ont emmenés en train à Marseille, avec une coupure à la ligne de démarcation qu’ils ont traversée, la nuit, en barque sur une rivière.
A cette époque, en 1941, les gens ne se rendaient pas encore compte de la cruauté dont les Allemands pouvaient être capables. L’affiche qui menaçait de fusiller les Français qui aideraient les Alliés, ils n’y croyaient guère. Les villageois de ce hameau de Bourgogne s’amusaient de jouer un bon tour aux Allemands, ils étaient contents de rendre service, ils ne se rendaient pas compte du risque qu’ils prenaient.
Un jour, à Paris, il fallut réunir les aviateurs pour leur faire faire des photos d’identité clandestines. Le rendez-vous était dans un cinéma de Saint-Germain en Laye, endroit assez discret où on était presque tout le temps dans le noir. André avait réussi à faire les photos pour six d’entre eux. Pierre devait arriver avec les deux derniers. Mais celui-ci n’arrivait pas. André de plus en plus inquiet vit le film trois fois avant que Pierre n’apparaisse avec les deux Anglais qu’il réussit à caser pour la nuit.
André conduisit donc les huit aviateurs jusqu’à Marseille où d’autres membres du réseau Pat O’Leary prenaient le relais. André ignorait tout de la manière dont les aviateurs regagneraient l’Angleterre. Il ne posa aucune question. Lors de ce périple jusque dans le midi André avait beaucoup parlé avec un Néo-Zélandais prénommé Pat et en le quittant il était satisfait car il était convaincu que ce jeune garçon pourrait efficacement rendre des services aux Anglais.
Suite à une dénonciation, le 14 décembre 1941, André fut arrêté par la gestapo. Il était extrêmement inquiet car il était persuadé d’avoir laissé chez lui un petit carnet bleu où il avait noté un tas d’informations codées, notamment des noms, des adresses. Comme il ne pouvait tout retenir de mémoire, il notait beaucoup d’informations et connaissait six manières de faire passer des renseignements en Angleterre. Il avait inventé son propre système de codage mais le savait bien vulnérable aux investigations de l’ennemi. S’estimant alors responsable des arrestations qui pourraient se produire, il ne put supporter cette idée et jugea que la seule façon de sauver son honneur était de se donner la mort. Il estima qu’on ne pourrait pas ainsi l’accuser d’avoir « donné » des camarades. Il se promit d’enjamber pour se tuer la balustrade du balcon du second étage où on l’avait enfermé dans une cellule. Au bout de quatre jours, la cellule s’ouvrit, le gardien le suivait de près pour le conduire chez le coiffeur, mais André n’a pas sauté, paralysé par la peur. Il était furieux contre lui-même, honteux de sa lâcheté et quand la porte s’ouvrit deux jours après, il sauta.
En fait il ne fut que très gravement blessé et il fut transféré à l’hôpital de la Pitié à Paris où il y avait un pavillon réservé aux fous dangereux. Les Allemands avaient réquisitionné ce bâtiment pour y enfermer des détenus blessés comme André, en sûreté. Il y fut opéré sans subir d’anesthésie …
Un professeur français de neurologie effectuait à la Pitié les premières opérations du cerveau. Il alla visiter mon futur mari. Le hasard fit qu’André connaissait vaguement ce chirurgien. En effet, il avait eu naguère affaire à lui pour obtenir un faux certificat de maladie mentale afin de ne plus aller travailler à l’inspection des finances et consacrer tout son temps à la Résistance… Plâtré des chevilles jusqu’au cou, André fut surpris de voir dans sa cellule ce professeur de neurologie. Dans la conversation qu’il engagea, André comprit peu à peu que ce médecin le poussait à simuler la folie. Ce dernier avait d’ailleurs déjà certifié auprès des Allemands avoir déjà par le passé diagnostiqué chez André des tendances à délirer. C’étaient vraisemblablement sa sœur et son beau-frère qui avaient imaginé de pousser ce neurologue à donner à André Postel-Vinay l’idée de simuler la folie pour lui éviter d’être fusillé ou déporté. André n’avait jamais vu de malades mentaux de sa vie et ne savait comment s’y prendre… Il se mit à faire des gestes stupides, à prendre des positions abruties et à écrire des poèmes délirants.
Il a ainsi pu être examiné par un psychiatre allemand expert auprès des tribunaux de la Wehrmacht… Pour cela, il a été, le 1° septembre 1942, transféré à l’hôpital Sainte-Anne au pavillon des fous. Le psychiatre allemand le reçu le 3 septembre et le traita avec un certain respect mais il n’était pas dupe de la folie d’André. Il reconnaissait en lui un bon patriote français et le lui fit savoir avec courtoisie… André se leva alors péniblement de son siège et comme dans un roman lui répliqua : « Soit, je ne suis pas fou. Je suis officier français et comme officier, je pense faire ce que je dois faire ! ». Le médecin allemand le raccompagna jusqu’à l’entrée en lui précisant qu’une voiture cellulaire allait venir le chercher mais qu’il lui faudrait attendre un bon bout de temps. Je n’ai su qu’il y a peu de temps que ce psychiatre allemand, en fait un Autrichien, passait aux yeux de certains étudiants français en psychiatrie de Sainte-Anne comme un antinazi. En tous les cas, mon mari a toujours eu le sentiment qu’il l’avait tacitement aidé à fuir.
André était alors habillé en civil, sans cravate, ni lacets de chaussures mais cela le distinguait suffisamment des autres malades qui avaient une tenue spécifique bleue marine. Les sentinelles ne portèrent guère attention à ce civil qui avait du mal à marcher. Lors de sa tentative de suicide, André avait en effet eu les chevilles brisées. Ne sentant donc pas de regard se porter sur lui, il prit la hardiesse de descendre lentement les trois marches du perron. Comme personne n’avait réagi, il continua à marcher jusqu’à la rue et s’évada ainsi…. Dehors, aucune sentinelle allemande. Mais il n’avait pas d’argent pour prendre le métro. Il aperçut deux enfants et leur dit qu’il était un prisonnier de guerre évadé, qu’il était très fatigué, qu’il avait beaucoup marché et leur demanda de l’aider à prendre le métro. Les enfants sans rien dire, fouillèrent dans leurs poches et réunirent juste la somme pour l’achat d’un ticket. André arriva jusqu’à la station Glacière, non sans peine, en raison des nombreuses marches à grimper.
Oui, il avait vraiment souffert de ses blessures, souffert d’être enfermé, d’être prisonnier dans un plâtre mais il avait réussi son évasion qu’il a d’ailleurs bien relatée dans un livre écrit longtemps après les faits : « Un fou s’évade » (éditions du Félin).
André réussit à retrouver un camarade de la Résistance qui était en relation avec le réseau d’évasion Pat O’Leary. C’est dans le double fond d’un char tiré par deux bœufs qu’il passa la ligne de démarcation. Il arriva jusqu’à Marseille où le réseau le cacha et prépara son passage en Angleterre. Ce n’est qu’à ce moment là qu’il apprit comment cela se faisait. Un petit chalutier, qui pouvait contenir une centaine d’hommes bien entassés, accostait à proximité du Cannet, près de Perpignan. Mon mari, qui marchait avec une canne en
souffrant beaucoup, a été conduit jusque là. Le chalutier devait passer, comme d’habitude, pendant la nuit. Il fallut donc attendre. Il y avait du vent mais la lune donnait assez de lumière lorsque les nuages se dissipaient … C’est ainsi qu’André put distinguer parmi les personnes qui attendaient un visage connu. C’était le Néo-Zélandais qu’il avait conduit un an auparavant jusqu’à Marseille. Le réseau Pat O’Leary l’avait acheminé jusqu’en Andorre (par où on pouvait alors passer en Espagne), mais à la frontière, les policiers français l’avaient arrêté. Il avait passé un an en prison à Marseille et il venait de s’évader lui aussi ! Le hasard les faisait se retrouver au même endroit, au même moment … Pendant deux jours, le chalutier les transporta par une mer agitée. Puis, le groupe fut transféré sur un navire militaire anglais alors que la tempête venait de se calmer. Ils gagnèrent ainsi Gibraltar, territoire britannique.
On a dit que les Français étaient majoritairement pétainistes. Il faut nuancer tout cela. Je vous parlais de l’attitude des enfants après l’évasion d’André. Mais lorsqu’il s’est retrouvé sur le quai du métro, il accosta une vieille dame à l’air sérieux. Il lui raconta la même chose qu’aux enfants en précisant qu’il avait besoin d’argent pour téléphoner à des amis afin d’être hébergé. Elle fouilla dans son sac et lui remit de l’argent. Arrivée à la station Trocadéro, elle alla prévenir le chef de station qui alla immédiatement trouver André. Il lui proposa de lui venir en aide si André ne pouvait joindre avant la nuit et le couvre-feu ses amis. Il lui précisa qu’il finissait son service à 23 heures et qu’il lui laisserait passer la nuit enfermé dans son placard à balais et que le lendemain matin, il pourrait l’emmener chez lui.
La France de l’époque était aussi celle-ci : celle de l’entraide.
J’ai connu à Ravensbrück une camarade qui, avec son époux, s’occupait du gardiennage d’un vaste domaine en Normandie. Après les évènements de Dunkerque, un soldat anglais avait trouvé refuge chez eux. Il est resté près de deux ans ! Ce couple normand ne connaissait pas de filière d’évasion et c’est au moment où il venait d’en trouver une qu’il fut arrêté par la gestapo avec leur Anglais.
Ma sœur Claire Girard, qui fut tuée à la sortie de Courdimanche après la libération de Paris par des soldats ennemis, s’occupait pendant l’Occupation d’une ferme dans l’Oise. Elle eut alors, elle aussi, à porter secours à des aviateurs alliés … Mais, ce ne fut pas la raison de son exécution. Ma sœur et ses camarades, qui étaient en voiture, ont vraisemblablement été mis à mort par des Allemands qui voulaient s’emparer de leur voiture et fuir avec. A cette époque de la fin d’août 1944, les Allemands étaient à l’affût de la moindre bicyclette pour se sauver. Paris venait d’être libéré…
Document établi en février 2010 par Mme Anise Postel-Vinay
avec l’aide de M. Couriol et de Mme Leclercq