avr 11 2008

André Héricy, Philippe Durel. Maquis de Saint Clair.

1996 : Collège public de sainte Apolline Courdimanche (Val d’Oise) .
Lors d’un stage d’histoire contemporaine de trois jours à Caen
avec l’aide de notre ami Jacques Vico nous avons travaillé avec :

André Héricy et Philippe Durel, maquisards normands du Maquis de Saint-Clair.

 

« Le champ du laboureur dans le matin brumeux. »

Notre professeur d’histoire nous avait appris que la Résistance normande avait eu un grand rôle dans la préparation et la réalisation des opérations du Débarquement allié (Overlord), quatorze maquis s’étaient formés dans la région. L’idée d’en retrouver d’anciens membres nous plaisait assez, c’est pourquoi nous avons trouvé intéressant de rencontrer MM.Héricy et.Durel. Nous avons pu les interviewer sur les lieux même de leurs actions passées. Ils nous ont en effet conduits sur le terrain et devant tout notre groupe, ils ont expliqué ce qu’ils avaient fait, prés de cinquante ans auparavant, dans les bois de Saint-Clair, à quelques kilomètres de Caen, à quelques kilomètres aussi d’Omaha Beach… L’un après l’autre, avec assez souvent beaucoup d’émotions dans la voix, ils nous ont confié leur histoire, leurs récits d’aventure et de résistance. Normands d’origine, campagnards tous les deux, ils partagent plusieurs points communs à commencer par leur haine des Allemands. « Pour nous, l’Allemand était considéré comme l’ennemi numéro 1 et ceci dès l’enfance… . Nos pères s’étaient battus dans les tranchées de la Grande Guerre dans des conditions terribles, ce n’était pas pour laisser vingt ans plus tard, l’ennemi s’installer confortablement en France… ». Ainsi, dès le début de l’occupation allemande, il était clair pour eux qu’il fallait obtenir une revanche et en découdre par les armes… Leur rêve était vraiment de participer à la victoire. Mais ce n’ était pas le sentiment de tous les Français. Si l’action de la propagande anglaise et gaulliste faisait son effet, il restait dans la région de nombreux collaborateurs et des pétainistes convaincus. Dans cette époque très terne où les restrictions imposées par la guerre et les réquisitions de l’ennemi rendaient la vie très difficile, seuls leur patriotisme et l’écoute chaque soir de Radio-Londres leur permettaient de rester confiants et les poussaient à s’engager sur la voie de la Libération.

André Héricy est menuisier comme l’avait été son père. Avec l’occupation et les difficultés matérielles de la population, les commandes se font rares pour le jeune menuisier… « L’arrivée des Allemands dans notre secteur avait été précédée d’un ensemble de rumeurs que les services spéciaux du Reich allemand (« la Cinquième Colonne ») favorisait… On disait par exemple que les Allemands violaient les femmes et châtraient les hommes, qu’ainsi il fallait fuir l’avancée allemande… En fait, les Allemands souhaitaient un exode massif des Français sur les routes pour perturber les mouvements de troupe de l’armée française et par la même occasion faciliter le pillage des maisons désertées… ».

 

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Monsieur Héricy témoigne.

En janvier 1940, il avait été exempté d’armée par le Conseil de réforme. Il n’était donc pas destiné à avoir une arme entre les mains, à effectuer des exercices quasi-militaires. Néanmoins, lorsqu’en avril 1942 il fut contacté par la Résistance, il n’hésita pas et s’engagea.

Philippe Durel, pour sa part, fut contacté par l’un de ses voisins : Jean Foucu. C’était en mars 1942. S’il entra ainsi dans les rangs de la Résistance, il ne participa pas pour autant à des actions militaires jusqu’au matin du Débarquement, le 6 juin 1944. Lors de son entrée en résistance, il dut comme tous les membres du réseau de Saint Clair, inscrire sur un carton quelques vers. Le carton fut coupé en deux parties comme c’était l’usage dans la Résistance. Il en conserva une qu’il conserve encore afin de prouver qu’il en était bien membre. Leurs familles respectives connaissaient parfaitement leur engagement. De ce fait, selon M.Durel, elles risquaient beaucoup…

 

Monsieur Durel. ( au second plan )

 

 

Monsieur Durel ( au second plan )

Si Philippe et André avaient été pris, les membres de leurs familles auraient été évidemment appréhendés, voire même déportés ou pire encore…« Nous savions que nous courions de gros risques, mais nous ne voulions pas y penser. En fait, une seule chose nous importait : participer à la Victoire et mettre les Allemands hors du territoire national… On était jeune ( une vingtaine d’années … ) et on voulait agir et se battre. Nous savions bien alors que la guerre ne se fait jamais sans casser des oeufs!… »L’un et l’autre rejoignirent donc le Maquis de Saint-Clair. Ce maquis était dirigé par un simple garagiste du petit village de Cesny-Bois-Halbout, André Le Névez. Un ami, Louis Lebaron, avait approché André Héricy lors d’une réunion pour lui faire tout simplement la proposition d’ « entrer dans le mouvement ». La réponse ne se fit pas attendre et, bien qu’il vînt de se marier, c’était oui. André Le Névez était à l’origine de ce groupe qui était affilié à l’O.C.M. Il en resta le chef jusqu’à la Libération.« L’origine sociale des uns et des autres, les opinions politiques n’avaient entre nous aucune importance. On pouvait bien être agriculteur, communiste, curé ou garagiste de droite, ça ne comptait pas. Certains faisaient parti de la J.A.C (Jeunesses agricoles françaises), d’autres non… En fait, nous formions comme une famille, mieux encore même, une famille vraiment solidaire. Nous étions unis par le même objectif: lutter contre l’Allemand pour répondre à l’appel de De Gaulle et débarrasser notre sol… Nous n’étions pas nombreux. Au début 1942, le groupe de Saint-Clair était constitué d’une dizaine de maquisards. Vers le 6 juin 1944, nous étions soixante environ… ».Les maquisards de Saint Clair étaient organisés en deux groupes principaux:Il devait y en avoir toujours un pour recueillir des renseignements. Parmi ce groupe, Raymond Delarue. Il ne pouvait pas se battre en raison d’un genou bloqué depuis l’ enfance. Ainsi, lui, ne s’occupa au maquis que de missions de renseignement… Au bois de Saint-Clair, Jean Renaud-Dandicolle, jeune officier qui avait choisi de se rallier à De Gaulle en 1943 était arrivé d’Angleterre un mois environ avant le 6 juin 1944. Il était chargé de coordonner les différentes actions menées par ce maquis dont il était le chef. Très apprécié de ses hommes, il était pour eux « le capitaine Jean ». Il avait été parachuté avec un poste émetteur ce qui lui permettait de recevoir régulièrement des ordres de Londres et de transmettre les moindres informations utiles aux préparatifs du débarquement allié…Chacun avait pour consigne d’être attentif aux mouvements des forces ennemies afin d’en préciser le plus exactement possible les positions aux Anglais. Pour cela, chaque maquisard détenait une carte d’état-major, numérotée et quadrillée afin de situer l’endroit précis où l’éventuel convoi allemand pouvait passer ou stationner… Les renseignements transmis à Londres, des bombardiers anglais pouvaient pilonner ce convoi dans les heures qui suivaient. Deux maquisards de ce groupe étaient responsables de la surveillance d’un secteur bien déterminé.Le second groupe était plus particulièrement chargé d’effectuer des opérations de sabotage. André Héricy avec son ami Jean Foucu en font partie avec une petite dizaine d’autres jeunes gens… A chaque parachutage, ils devaient réceptionner des chargements d’armes dont le poids pouvait atteindre assez souvent cinq à six tonnes… La ferme de la famille Grosclaude, située au coeur du maquis servait de cache. Chaque nuit de parachutage était assez éprouvante car l’angoisse d’être dénoncé à l’ennemi par de « bons Français » était très présente dans l’esprit de chacun… Par ailleurs, avant de pouvoir camoufler le tout sous une meule de fagots, il fallait accomplir un gros travail. Monsieur.Héricy se souvient de trois parachutages particulièrement importants… « Munis de lampes-torches, nous devions baliser un champ. Nous faisions des signes en l’air à destination du pilote anglais pendant que deux camarades surveillaient l’arrivée éventuelle des Allemands. Le message codé « Le cerf-volant tire la ficelle », entendu à la B.B.C. quelques heures auparavant, nous avait prévenu… Il fallait attendre dans la nuit le vrombissement de l’avion. Il arrivait en général tous feux éteints sauf s’il avait été repéré par la D.C.A. ou était poursuivi par la chasse allemande. Les parachutages permettaient de récupérer des explosifs, des mitraillettes Sten, des crève-pneus, des cigarettes etc.. Les armes étaient peu à peu réparties entre tous les maquis du Calvados. De tout ceci, nous faisions usage sans rien négliger… »La plupart du temps, les parachutes et les containers étaient dissimulés dans un vieux puits. Mais certains maquisards voyaient tout l’intérêt que pouvaient représenter, en période de restrictions, les toiles des parachutes… Au péril de leur vie, il les récupéraient malgré tout car ils étaient en soie. Difficile de résister à la possibilité de confectionner de beaux vêtements avec, mais c’était aussi risquer d’éveiller la curiosité de l’ennemi et surtout des collaborateurs français… André Héricy prit ce risque et sa jeune épouse fit une robe longue dans la soie blanche d’un parachute qu’elle porta lors d’un mariage ami, ainsi que plusieurs barboteuses pour leur bébé… « Nous considérions cela comme une sorte de récompense, un petit supplément dans une vie plutôt difficile… Alors, lorsque l’avion nous envoyait des provisions, des blousons américains, du chocolat ou des cigarettes!… »Philippe Durel, quant à lui, ne prit pas part à ces parachutages. En revanche, il participa à des actions de sabotages. Il nous fit part de ses souvenirs relatifs à l’attaque d’un convoi allemand et nous entraîna sur le site de cette action passée… La route fait toujours un coude et elle est en pente légère. Un petit bois de sapins la borde sur un coté et de l’autre, quelques vieilles bâtisses d’une ferme. Pour Philippe Durel, ce lieu a été celui de son véritable « baptême du feu ». Pour plusieurs de ses camarades, il en était de même…« Nos chefs avaient décidé d’attaquer la première colonne allemande qui se présenterait près de l’étang de Meslay. C’est pourquoi nous avions été divisés de telle façon à former cinq groupes de deux. L’attaque se déroula dans la fameuse nuit du 6 au 7 juin 1944… Le 6 juin à midi, les armes furent données à chacun. Tous, nous apprenions alors quel serait notre rôle, notre emplacement. Il pleuvotait ce jour là… A la nuit tombée, nous nous sommes postés par groupe de deux sur le haut du talus, chaque groupe étant éloigné d’une dizaine de mètres les uns des autres. Nous étions tous armés, mais de manière complémentaire, au sein de nos groupe de deux: l’un avait une mitraillette sten afin de tirer sur le convoi, l’autre disposait de grenades à souffle. Il n’y avait qu’un seul fusil mitrailleur pour prendre toute la côte en enfilade… L’un d’entre nous était muni d’explosifs avec lesquels il devait ceinturer plusieurs arbres afin qu’ils s’abattent sur le convoi allemand… Après un court temps d’attente, le convoi allemand se fit entendre. Il venait de Thury-Harcourt. Il était 23 heures… L’opération était assez bien préparée mais entre les prévisions et la réalisation, il y a souvent des différences importantes… Pour des jeunes comme moi, qui ne connaissaient pas le « feu », qui n’avaient pas beaucoup ou jamais tiré, cette préparation se révéla insuffisante. J’étais le premier maquisard au bas de la côte. J’ai commis l’erreur de tirer sur la première voiture, celle des officiers…. J’ai « arrosé » l’habitacle de vingt-neuf balles et je crus que mon chargeur était vide. C’était en fait faux mais je ne le sus que le lendemain… Cette attaque prématurée a permis aux autres soldats qui suivaient de s’arrêter et de ne pas passer devant les cinq postes de tireurs étagés tout le long de la montée. Pour ma part, j’ai abattu trois soldats qui se sont effondrés dans leur voiture . Je n’avais alors pas de scrupule car il fallait en finir avec la douloureuse occupation allemande… ».Les maquisards tuèrent plusieurs soldats dans la voiture de tête. Malheureusement, les Allemands étaient en force et leur riposte fut tout aussi violente… Elle poussa les maquisards à battre en retraite.« Nous n’avons pas tardé à décrocher rapidement. Les Allemands commençaient prudemment tout en tirant à investir le sous-bois qu’il nous fallut fuir afin de rejoindre un grand pré où les Allemands n’osèrent pas pénétrer afin de ne pas devenir pour nous de véritables cibles vivantes prises à découvert ». Dans la confusion, Philippe Durel perdit son compagnon : tous, ils avaient tous décampé à l’exception de Jean Foucu et lui… Le convoi allemand resta bloqué pendant une heure environ. Après être sortis en courant de l’ombre dangereuse du sous-bois, Philippe Durel et son ami, épuisés, s’endormirent sous un pommier. « De là, nous entendions parfaitement tout le ramdam des Allemands. Au bout d’une heure, le bruit s’est calmé, les moteurs se sont mis à ronfler, le convoi est reparti et nous avons pu dormir jusqu’au petit matin où nous avons rejoint notre groupement près de la ferme Grosclaude ». De cette aventure, tous les maquisards de Saint-Clair sortirent vivants… Il n’y eut pas de représailles après l’attaque de Meslay. Les troupes allemandes ne faisaient que passer, elles avaient tout lieu de penser qu’elles avaient à faire à des commandos de parachutistes, le front étant tout proche…Les actions de sabotages occupèrent beaucoup les maquisards surtout dans les jours qui précédèrent et succédèrent au débarquement allié en Normandie.La petite maison de garde-barrière de Grimbosq semble aujourd’hui perdue dans un paysage apaisé de carte postale. Il est difficile d’imaginer qu’il y a une cinquantaine d’années, elle fut autant fréquentée. Elle représentait une étape obligée pour tous les transports des blindés, du ravitaillement et de troupes ennemies que l’on acheminait en direction des plages… et de Caen, terminus de la ligne. Il y avait en effet là le seul pont qui restait encore intact. Il était vraiment impératif de faire sauter cette voie ferrée. C’est au matin du 6 juin 1944 que les maquisards firent sauter au plastic les rails. Ils étaient cinq . Parmi eux, André Héricy…« Le champ du laboureur dans un matin brumeux… ». Les maquisards de Saint-Clair avaient écouté ce message de Radio-Londres qui leur donnait l’ordre de procéder à des sabotages afin de perturber l’ennemi au maximum et empêcher l’arrivée rapide de renforts après le Débarquement allié… « Revenu à vélo le 5 juin vers 22 heures à Saint-Clair, je retrouvais mes camarades et le capitaine Jean. Il n’y avait qu’une dizaine d’hommes alors et le lendemain une cinquantaine … Arrivé au maquis, je laissais ainsi derrière moi ma jeune femme et mon fils de deux mois et demi…Le capitaine demanda des volontaires pour aller à Grimbosq… Evidemment, j’étais d’accord… On m’a aussitôt fourni un pistolet, une musette pleine d’explosifs et de détonateurs et un blouson américain… En effet, il fallait faire croire aux Allemands, qui seraient éventuellement témoins de l’attaque, qu’il s’agissait de l’action d’un commando américain et non de maquisards normands. Cela permettait d’éviter que les actes de sabotages n’aient pas de retombées fâcheuses sur les populations civiles environnantes… Les Allemands n’hésitaient pas à prendre des villages en otage et se vengeaient sur des innocents des sabotages effectués par ceux qu’ils appelaient « les terroristes »… A travers les petits chemins pour ne pas éveiller l’attention, nous avons fait de multiples détours pour rejoindre la voie ferrée. Le ciel était en feu dans cette matinée du 6 juin 1944… Sur les plages, on se battait: le Débarquement tant attendu était enfin arrivé… Ce que nous ne savions pas, c’est qu’une autre équipe nous surveillait, dissimulée de l’autre côté de la voie. Elle était prête à nous remplacer si, pour une raison ou une autre, nous n’avions pas pu accomplir notre mission… » André Héricy fit le gué près du passage à niveau de Grimbosq pendant qu’un camarade artificier fixa le long de chaque rail les pains de plastic, juste à une bifurcation afin que tout saute d’un coup…« L’explosion fut énorme et pendant de longues secondes, des débris de toutes sortes ont plu tout autour de nous… Les rails avaient été projetées à plus de cinq mètres en l’air. Il n’y avait plus de ballast sur plus de cinquante mètres… La voie était totalement inutilisable… Si vous aviez vu notre joie… Nous étions comme ivre de bonheur et comme nous étions venus armés de fusils, nous avons tiré sur les pommiers environnants !. On se sentait libres !. La fermière voisine a moins apprécié… mais nous, nous étions heureux… Nous ne redoutions alors pas trop les Allemands car avec le Débarquement, ils devaient faire face à trop de choses pour être vraiment redoutables… »En fait, tout le monde avait entendu l’explosion aux alentours et des patrouilles avec des chiens et des side-cars les pourchassèrent rapidement. C’est en portant souvent leurs vélos sur l’épaule pour effacer toute trace qu’André Héricy et ses amis durent s’enfoncer dans la forêt de Grimbosq pour rejoindre Saint-Clair. D’après les Archives de l’Armée britannique, 1050 sabotages ont été commandités par les Alliés pour la nuit du 5 au 6 juin 1944 et 957 ont été réalisés avec succès. Le 8 juillet 1944, les Allemands se présentérent à la ferme de Saint-Clair appartenant à Georges et Eugénie Grosclaude. Jean Renaud-Dandicolle s’échappa mais fut finalement capturé. Son radio, Maurice Larcher et un aviateur anglais, Harry Cleary, furent abattus à cinq cent mètres environ de la ferme. Le corps de Jean Renaud Dandicolle, quant à lui, n’a toujours pas été retrouvé… Quant aux Grosclaude, ils furent eux aussi victimes de la barbarie nazie. Ils furent conduits à Pierrefitte en Cinglais dans une ferme voisine, celle de Louis Jousset. Ce dernier faisait parti du maquis de Saint-Clair et après-guerre, il a confié à André Héricy que Monsieur Grosclaude avait été attaché sur une roue de charrette les bras en croix… André Héricy raconte : « Le lendemain de son arrestation, il était toujours attaché ainsi. Des « Boches » avec des pinces lui ont arraché les ongles pour lui faire avouer nos noms… Après avoir subi de nouvelles tortures, Louis Jousset, quoique suspect aux Allemands, a été autorisé à lui donner un verre d’eau. Penché sur lui, Georges Grosclaude, rude Lorrain qui avait connu l’occupation de 1914-1918, lui murmura: « N’ai pas peur, je n’ai pas parlé et ne dirai rien… ». Si je peux vous raconter tout cela à présent, c’est grâce aux Grosclaude car en dépit des tortures extrêmes qu’ils ont subi, tous ont effectivement gardé le silence… En conséquence, ma femme, mon fils et moi, nous leur devons la vie et tous les ans depuis un demi-siècle, nous ne manquons pas la cérémonie chaque premier dimanche de juillet au monument élevé à leur mémoire… Je serais toujours en deuil vis à vis d’eux… ». Qu’est-il arrivé aux Grosclaude ensuite ?. Ont-ils été conduits au siége de la Gestapo de Martigny, localité proche?… On ne le sait toujours pas. « Malgré toutes les recherches réalisées depuis la fin 1944, ajoute Monsieur Héricy, nous n’avons jamais retrouvé leurs dépouilles. Pourtant, nous avons fait tout notre possible, exhumant dans des trous de bombes qui avaient été rebouchés à la hâte des cadavres de bestiaux. Nous y avons retrouvés aussi le corps emmélé et décomposé d’un résistant qui ne put être identifié que par l’étude de sa dentition. Inutile de vous dire que c’était horrible… ».Une croix de Lorraine, discret monument au bord de la route départementale, a été édifiée avec les pierres de la ferme Grosclaude toute proche que les Allemands avaient incendiée. Elle maintient le souvenir de leur sacrifice. Nous y avons fait halte…Dans le petit village de Cesny-Bois-Halbout où résidait André Héricy, les trois cent cinquante habitants n’ignoraient pas l’existence du groupe de maquisards. Philippe Durel est fier de ses concitoyens normands: « le comportement de chacun fut admirable et exemplaire, tous agirent avec le même état d’esprit, celui de la Victoire… Chaque acte accompli contre les Allemands, aussi minime soit-il, a été utile pour la reconquête de notre seul idéal, la Liberté… »La guerre n’était pas finie pour autant… Le 23 juillet 1944, le village est sur la ligne de front et il devient un vrai champ de bataille où s’affrontent Anglais et Allemands. Pris et repris, le village est vidé de ses habitants, ce qui reste des maisons est réquisitionné… Pour les habitants , c’est le départ sur les routes douloureuses de l’exode…Philippe Durel se retrouve fin août à Gacé dans l’Orne où il a avec sa jeune épouse (Ils se sont mariés trois mois plus tôt…) rejoint sa belle famille. « C’est là que je vis monter les premiers chars alliés. Des Anglais. Des fantassins, l’arme au poing, suivaient les chars: cigarettes, chocolat, photos… Bonheur !… »André Héricy qui a retrouvé sa femme et son très jeune enfant prend aussi le chemin de l’exil : « Nous n’avons en général pas été mal accueillis. Mais, il y eut des exceptions marquantes… Je me souviens par exemple avoir dû passer la nuit dans le vieux pressoir d’une propriété où nous avons été particulièrement mal reçus. Il y avait plein de rats et c’est avec un bâton que mon épouse et moi les chassions autour de la voiture de notre bébé… A coté, il y avait des garages vides dont l’accès nous avait été interdit et une pompe à eau que le propriétaire avait munie d’un cadenas pour que nous ne puissions pas nous en servir… »Ce n’est qu’au début de septembre 1944 que les maquisards de Saint-Clair et leurs familles purent reprendre une vie à peu près normale. En fait, tout manquait: l’eau, l’électricité, le téléphone, le carburant etc… Les maisons encore debout n’avaient souvent plus de portes et ainsi beaucoup d’entre-elles avaient été pillées… Les cadavres d’animaux jonchaient le sol. Il fallut creuser de grandes fosses remplies de chaux vive et rechercher les dépouilles des camarades tués au combat pour les inhumer dignement… Il y avait de très nombreuses mines un peu partout et elles causèrent de nombreux morts. Philippe Durel perdit ses trois juments le 16 mars 1945 en plein bourg, devant la boutique du maréchal-ferrant. Elles étaient passées sur une mine et l’explosion fit s’effondrer le peu de carreaux que les gens avaient réussi à se procurer… Le garçon qui les menait fut miraculeusement épargné… M.Durel reprit ses activités agricoles et bénéficia de l’aide de deux prisonniers de guerre allemands, Gerart et Robert, dont la seule angoisse était qu’on les reconduise au camp. Ils travaillaient de ce fait très bien… Pour Philippe Durel, la paix retrouvée fut aussi celle d’un nouveau bonheur avec l’arrivée en octobre 1945 de son premier enfant. « Il est né dans une chambre sans carreaux: la sage-femme fixa des torchons en lieu et place et moi je tins, pour éclairer la scène, une lampe Tito-Landi très précieuse à l’époque car très efficace: tout se passa bien et ce fut naturellement, nous précise t-il, le plus beau bébé du monde… ».Avoir été résistants n’a pas permis à Philippe Durel, ni à André Héricy d’obtenir une meilleure considération au sein de la société d’après guerre. Celà n’a d’ailleurs pas été leur souci… « Bien au contraire, juge Philippe Durel, après la Libération, le foisonnement de résistants de la dernière heure (plus d’un millier de personnes se revendiquaient alors « résistants ») nous a fortement discrédités. Ce serait plutôt maintenant que les résistants sont bien perçus par l’opinion… A la Libération, les F.F.I. se firent même souvent détester en effectuant des représailles notamment sur certaines femmes qui auraient été compromises avec l’ennemi. Les plus virulents, ceux qui rasaient le crâne de ces femmes et qui manifestaient une gloriole déplacée, n’avaient souvent rien fait pendant l’occupation! … ».De retour d’exode vers le 20 août, André Héricy se souvient bien avoir été très mal accueilli par certains cultivateurs de son village pour qui la guerre et l’occupation avait été une source d’enrichissement. Ils regrettaient l’époque du marché noir avec l’ennemi…« Malgré les nombreuses difficultés que nous avons rencontrées pour repartir à zéro, la seule vraie récompense qui comptait et compte encore vraiment pour nous, affirment -ils, c’était la Victoire sur le nazisme et la satisfaction d’avoir accompli librement notre Devoir… ».André Héricy et Philippe Durel ne se sont jamais vantés de leur appartenance aux mouvements de Résistance. Ils sont rentrés dans l’ombre et c’est maintenant , à l’heure où les rangs des résistants s’éclaircissent, que l’on s’intéresse à eux et à leurs souvenirs. André Héricy et Philippe Durel ont répondu franchement à nos nombreuses questions. Leur présence constante à nos côtés toute cette journée a été pour eux un devoir et pour nous une réelle découverte…Avant de le quitter et de rejoindre Cergy-Pontoise, André Héricy nous confia encore tour à tour son étonnement, celui d’avoir pu rester en vie après avoir pris d’aussi nombreux risques, et son désarroi lorsqu’il constate une poussée régulière du racisme et des idées d’extrême droite dans certains pays proches… Il n’arrive pas à comprendre…Lors de cette rencontre, nous avons en leur compagnie mieux réalisé l’importance du rôle joué par les maquisards normands au moment du déclenchement de l’opération Overlord… Lorsque nous nous sommes séparés, chacun d’entre nous se posait la même question : comment réagirions-nous, jeunes d’aujourd’hui, si nous étions confrontés à une semblable situation?… Serions-nous des patriotes aussi braves que Philippe Durel et André Héricy ? Aurions-nous une telle volonté et une telle efficacité dans la Résistance si l’occasion devait se présenter ?…Propos recueillis par Virginie B et Vanessa L, 15 ans

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